Un passeur considérable

Sur Dans le Leurre du seuil de Yves Bonnefoy 

Première partie

Lire l’introduction

« Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron. » Gérard de Nerval

Fleuve.

On verra que ce mot contient, ce mot libère et figure les impensés de chaque poème de chaque section des trois recueils précédents – des trois premières saisons de la vie créatrice. Fleuve, maintenant, cela se voit, pour commencer, sur la page. Les vers, bien plus courts ou anormalement plus longs que ceux qu’on aima, foncièrement plus inégaux, forment pour la première fois des strophes infinies – mais fragmentées en dedans, malmenées comme par de brusques et contradictoires torrents dans leur continuité visible – débordant, de façon inédite, les limites de la page. En écrivant Dans le leurre du seuil, Yves Bonnefoy en termine avec les recueils structurés de morceaux compacts à première vue clos sur eux-mêmes, et noue, comme a pu l’écrire Patrick Née, avec la tradition multimillénaire des poèmes allégoriques. A l’intérieur du fleuve, contre-enjambements, enjambements, grandes phrases toujours au bord de la crue, tenues par rien que deux blanches rives topographiques sinueuses. C’est à ce dépaysement-là qu’il s’agit, sur-le-champ, de s’acclimater.

A regarder les détails, on croise un Jérôme Thélot des plus précis, des plus réceptifs. A partir de quelques indications statistiques, on a la confirmation que, entre Du mouvement et de l’immobilité de Douve et Dans le leurre du seuil, quelque chose a travaillé contre la beauté conquise de haute lutte sur trois livres, contre ce faste acquis, issu de la mise en danger permanent des formes fixes. Au point que, pour Dans le leurre du seuil, ce soient ces frêles formes fixes, pourrait-on presque dire par goût des schémas aussi faciles qu’irréels, qui doivent endiguer les flots de la dévastation. Une telle lecture exagérément dramatisée attribue à Bonnefoy, à l’instar de Gérard Gasarian, plus d’asthénie, plus de désespoir fin de siècle que le poète n’en a éprouvé, mais en tout état de cause, nous n’avons pas cessé d’avancer vers, à chaque fois, davantage de déséquilibre, à commencer par celui qu’installe le mètre impair. Du côté de l’impérial alexandrin, les trimètres, d’abord minoritaires, mais croissant en proportion au fil des livres, l’emportent en nombre dans le recueil qui m’occupe, sur les ultra classiques tétramètres. L’alexandrin lui-même cède la première place au décasyllabe, tandis que l’hendécasyllabe est plus présent que jamais – Thélot nomme alexandrin boiteux ce vers de onze coupé six-cinq – garant de l’irrégularité qui ronge la symétrie et tronque les proportions, depuis le tout premier poème de Douve. Ayant participé jusque-là au versant subversif de « la puissance fécondante de la forme » (l’expression est de John E. Jackson) cet alexandrin boiteux devient le mètre principal, la norme, dans un contexte où la forme est plus près qu’auparavant de la dislocation, et il contribue plus radicalement que le décasyllabe (qui régna assez, on le sait, en d’autres siècles) à la destitution du vers de douze syllabes, interdisant tout reflux de l’harmonie rêvée sans répit, mais renoncée sans retour.

Car certainement, a fortiori aux lendemains désenchantés de mai 68, Yves Bonnefoy écrit, et c’est encore Jérôme Thélot que je cite, dans un « automne angoissé, le nôtre, où les rythmes harmonieux aveuglément chantés sont devenus malhonnêtes. » Invoqué, puis sacrificiellement enduré par Douve, absent cruellement, ou comme ayant tout arraché sur son passage dans Hier régnant désert, et enfin partiellement compris, reconquis, trouvé comme le Graal dans Pierre Ecrite, le vent de la finitude aura gagné du terrain et dépassé, avec Dans le leurre du seuil, toute organisation dialectique. Les oppositions frontales, aussi fécondes aient-elles pu être (entre le pair et l’impair, la forme et l’informe, mais aussi entre la vie et la mort, l’art et la vie, le rêve et le réel, etc.), ont quitté le noyau du poème. Les ordonnancements commodes pour l’œil et la mémoire – soudain par exemple, élire un poème au hasard des pages, s’abîmer dans sa totalité suffisante et revivre, n’est plus aussi instantanément possible – parce que, voilà,

Achever, ordonner,

Nous ne le savons plus

– les structurations pérennes laissent place à une dilection remarquable pour la part caduque de toute expression juste, et montre le souci d’exprimer la précarité d’une parole plus vraie parce que mieux soumise au fleuve du hasard, minorée en sus par le signalement, sous forme de lignes ou de double lignes pointillées, de ce qui ne pourra être dit. C’est tout cela, et l’impossibilité, donc, de se soustraire à la nécessité d’un voyage au long cours, qui fait de Dans le leurre du seuil un livre opposé aux trois premiers, et leur aboutissement brutal, brutalement plus ouvert à ce qu’il faut bien appeler la modernité.

Certes. Mais nous avons toujours des vers à ponctuer, des rythmes connus, et encore quelques rimes, même appauvries à l’extrême, approximatives, ou faisant, comme dès le neuvième poème de Douve, rimer le même avec le même. Mais nous avons toujours ces phrases à haute tenue grammaticale, qu’elles soient, du reste, rognées sans dommage par des griffes aporétiques et par deux, trois foudres elliptiques, ou bien qu’elles soient fixées de façon byzantine, par la grâce de l’inversion, de l’extrême complexité, ou de l’inflation la plus scrupuleusement construite, au fil d’airain de l’esprit qui intrique chez Bonnefoy, comme chez n’importe quel écrivain supérieur, les profondeurs de la vie sensible aux solitudes escarpées de l’intellect. Nous avons toujours la même poignée de mots, à quelques nouveautés près : nous retrouvons la nuit, la barque, la pierre, et lorsque nous ouvrons le recueil, c’est encore une fois l’été. De sorte que, dans un premier mouvement, l’on peut se demander à quoi bon ce livre quatrième, aussi différent soit-il des trois précédents, si les « formes vieilles » n’y sont que bousculées, d’autant que l’avant dernier recueil, Pierre écrite, avait annoncé un renouveau autrement significatif. C’est dans le poème final, Art de la poésie, en effet, que nous lisions cette promesse d’un salut presque au-delà des mots :

On a réconcilié la fièvre. On a dit au cœur

D’être le cœur. Il y avait un démon dans ses veines

Qui s’est enfui en criant.

En trois livres splendidement homogènes, le poète avait chassé l’orgueil et le soupçon à force d’acceptation de soi et d’assentiment à l’ordre des choses mortelles, de foi dans la parole poétique, à force de confiance en l’Autre, à force d’amour. Le sentiment qu’il serait oiseux d’ajouter à une trilogie littéralement parfaite se confirme ici. Où l’on regrette que Yves Bonnefoy n’ait pas choisi le silence, ou ne s’y soit pas tenu (dix années séparent Dans le leurre du seuil de Pierre écrite). Pour le moins, n’eût-il pas fallu que, revenant à la poésie, il changeât de perspective ? On en vient à déplorer que, poète et philosophe, il n’ait emprunté, par exemple, aucun des chemins éclaircis par les penseurs et les artistes des alentours de mai 68, chemins déboisés par instinct de survie, ou dans un formidable élan vital pour ne pas dire acnéique, ou parce que se taire n’était pas plus endurable à ce moment-là qu’à aucun moment de l’histoire littéraire. En écrivant Dans le leurre du seuil, Yves Bonnefoy n’a fait ni l’un (se taire), ni l’autre (se renouveler en profondeur au contact de pensées, de poétiques plus novatrices que les siennes, qui dépassent largement ses beaux appels à l’ouverture, au consentement, au jeu.) Ce nouveau visage de l’indécision bonnefidienne, le choix réitéré d’une poésie entre deux mondes, pour paraphraser Jean Starobinski, a vite fait de susciter chez le lecteur des années quatre-vingt dix, pour peu que ce lecteur ait adoré Gilles Deleuze, exécré André Du Bouchet, kiffé les performances d’Isidore Isou, de Charles Tarkos et de leurs brillants affiliés, chez ce lecteur désormais numérique, disais-je, l’indétermination de Bonnefoy suscite, moins qu’un rejet, une désaffection paisible, une indifférence assourdissante.

Car si le bruit des voix s’était tu dans Hier régnant désert, avant qu’un cri de sauvegarde ne perforât la nuit dans Pierre écrite, un bruit casuel couvre à présent, sur le mode de la dissémination, la Toile pseudo-nietszchéenne du monde, via notamment des machines perfectionnées jour après jour, machines qui donnent vitesse et facilité de production et d’échange, nous rendant créatifs, et relèguent au statut de curiosité de l’Histoire des Idées la question vitale, mais sans doute pesante, des fondements, de la nature et de la portée de ce que nous créons au juste. Et le fait que cette apesanteur créatrice nous rende illisible un livre tel que Dans le leurre du seuil ne peut pas nous inquiéter alors, pas plus que l’assentiment général et sans réserve à l’idée – tellement stimulante – que le langage soit la première des machines, et ne soit que cela, étant bien entendu que l’outil crée son objet-discours, son texte-objet, et justifie seul, impose à lui seul le genre et la qualité de l’usage que nous en faisons. Etant bien entendu que rien n’existe par essence. Absolument rien ne préexiste l’extraordinaire pâte à modeler que nous ne prétendons même plus nommer « signifiant » : absolument rien n’existe en soi, ni référent, ni signifié, ni désastre, ni salut.

Le temps n’est-il pas venu de faire un choix libre et non fondé, du moins sans autre fondement que la liberté de nous y tenir – ou pas ? Et d’affirmer que, les démons ayant fui, la mort de Dieu cesse d’être un malheur ? Le travail de deuil accompli, certaine exclamation d’Ivan Karamazov ne peut-elle être, au prix d’un contresens aussi démesuré que profitable, comprise sur le mode euphorique ? Car si Dieu est mort, ne sommes-nous pas vivants, et n’est-ce pas, pour être honnêtes, ce qui nous importe ? Si Dieu est mort, aussi, le monde, soudain, n’est-il pas à nous ? Nous, dans cette complexité avérée, ce « multiple-sans-un » qui dépasse les catégories humanistes, ethnocentriques, anthropocentristes, voire nominalistes, complexité mise au jour par des disciplines enfin pragmatiques, des sciences dites humaines qui puissent en terminer avec l’humain, libérées des grands mythes abstraits ? Oui, le monde est à nous dans sa pluralité connue et à connaître, tel ce « jardin dont l’ange a refermé les portes sans retour », jardin qui est le vrai lieu de Pierre écrite, dans lequel nous naissons seuls et mourrons seuls, mais d’où, cette fois, nulle Parole divine ne nous chassera jamais. Quant à l’Autre, dans son altérité véritable, irréductible à mes besoins, plus étranger qu’à son tour à mes désirs et phantasmes, ne puis-je pas lui donner la parole, et consentir, sans arrière-pensée, à ce qu’il altère irréparablement ma voix, sapant mes assises, détruisant mon système ? Qu’enfin il n’y ait plus, nulle part, de système ?

Ainsi lancée, justifiée sur pièces (par les pages, les volumes et les écrans que des clavistes saturent  en ce moment de mots personnels et légers, que tout cybernaute insomniaque, tout consommateur de temps libre absorbe avec plaisir, sans difficulté ni péril apparent, et par les connexions entre les uns et les autres, et d’autres et puis d’autres encore, et qu’importe, parfois, l’intégrité du sens, la pertinence du mot, qu’importe la réalité des enjeux, du moment que des échanges aient lieu, démultipliés) l’irrévérence du fringant amateur de poèmes fringants peut franchir les limites de la bonne foi, du bon sens, de la pertinence surtout, et mettre à profit son état d’échauffement pour condamner ce qui, en principe, ne se discute pas : le choix que le véritable écrivain fait de ses motifs et de ses thèmes. Puisqu’il est question de la Présence, c’est vrai, pourquoi ne pas en venir à ce qui compose notre vrai quotidien? Aux métiers d’aujourd’hui, aux objets actuels, aux paysages urbains, aux néons de Tours, et non pas uniquement aux ampoules de Toirac ou de Valsaintes, et non plus au sempiternel berger, à l’improbable barque, à l’invraisemblable nautonier ? Et si Dieu n’est pas mort, parce que Dieu n’a jamais eu l’idée de naître, pourquoi ne pas nous faire aimer (connaître et recréer) ce qui n’a été jusqu’ici, justement, que nommé à la façon d’un dieu imaginaire, ce qui n’a été que nomenclaturé de manière utilitaire et dominatrice, en surface ? Pourquoi ne pas franchir, en « matérialiste inné » – Bonnefoy se définit lui-même, en partie, par ces deux mots – pourquoi ne pas traverser les limites poreuses du sensible pour sonder la rétive mais sondable, l’indécidable et luxuriante matière ? Et quitte à cheviller ce matérialisme à son  « souci inné de la transcendance » (on aura noté que je réutilise la remarquable synthèse de Jean-Michel Maulpoix), plutôt que de nous accabler de références aux mythologies surannées, pourquoi ne pas offrir aux multitudes incroyantes quelques fleurs anticipées, libératrices à tous les coups, d’une métaphysique strictement matérialiste encore en construction ?

Cela fait trop de questions sans réponse, et il va de soi que le choix de se restreindre à l’exploration de ses ressentis d’infant bouleversé par les premiers mots qu’il ait appris, suspendu entre l’adhérence immédiate à ces vingt mots d’une part, et le sentiment à peine second, d’autre part, de s’exiler de trop de perceptions dénotées de travers, ce choix hautement poétique est ce qui constitue la grandeur et la fatalité – la vocation – d’Yves Bonnefoy. Mais il est extravagant, tout de même, en vérité, qu’un tel érudit, initialement rompu aux sciences mathématiques, autrefois séduit par une existence à elles consacrée, puisse fermer son écriture à ce que les sciences fournissent d’évidemment neuf au moment où il compose. Depuis les années soixante, peu d’écrivains sérieux, l’ayant croisée, sont restés aveugles à la beauté des termes incroyables, des combinaisons imprévues, des incommensurables implications des logiques plurivalentes, et à nos chances certaines, non pas de vaincre le concept, mais de créer de nouvelles notions à partir de « postures » éclatées, virtuelles et sémillantes, (décapitant la « juste posture » bonnefidienne entre ceci et cela, posture lumineusement défendue par Maulpoix) que promettent ou imposent les révolutions théoriques et techniques en cours. Pourquoi Yves Bonnefoy  n’embrasserait-il pas cette beauté nerveuse qui, à défaut de rédimer le langage, nous rend ce dernier satisfaisant lorsqu’il procure, dans un désordre électronique, symbiotique et gonflé : vitesse, pulsation, participation et fraîcheur, intensité, humour, gratuité, communication ? Et cette machinerie nouvelle, Yves Bonnefoy ne l’emploierait-il pas plus efficacement encore que ses cadets notoirement privés d’estomac contre les formes les plus concrètes de l’aliénation moderne, et contre de trop visibles injustices sociales ? Il s’agirait pour le grand poète de faire une paix stratégique avec le concept – au prix, certes, mais tout, on l’a dit, est désormais possible, d’un renoncement, d’une révolution intérieure, d’une trahison salubre qui le fasse écrire en cohérence avec les conclusions de notre temps – et participer, comme Hugo, Aragon, Pennequin, à l’avènement d’un grand soir, après quoi, demain…

On le sait, les Planches courbes sont la réponse, si besoin était, à toutes ces sortes de réclamations, et confirment, vingt-six ans après Dans le leurre du seuil, le mépris silencieux dans lequel Bonnefoy tient ces rapports décontractés – aussi vieux que l’écriture – aux mots comme au langage, dont il combat les illusions et les pièges. En réaction, entiché de notre ère, nous aurons, nous, et bien avant cette ostensible validation, en 2001, des choix formels de 1975, nous aurons, j’aurai personnellement laissé Dans le leurre du seuil me tomber, sans un murmure, des mains. Et je crois bien que, comme une excroissance obsolète de l’impeccable Pierre écrite, tel un ruisseau d’altières sottises, ce conte d’hiver à ronfler dans l’autobus sera resté lettres mortes pour plus d’un jeune lecteur-écrivant, lequel, sans inquiétude, aura tourné, sans le dire, sans le savoir, le dos au seuil, au leurre, à l’entre-deux, au fleuve indécis, au plus grand poète d’un siècle déserté comme un cauchemar pour entrer à pieds joints dans une ère absolument postmoderne.

Contre ce rejet tranquille, cette irrévérence loquace, on peut rappeler l’esprit religieux de Yves Bonnefoy et retracer son souci, qu’on a déjà signalé, d’accéder par l’écriture à une transcendance agnostique. Souci archaïque en son temps, mais qui a peut-être une chance aujourd’hui de rejoindre les vues d’un autre genre de lecteur, plus en retrait, sincèrement mystique, réactionnaire en un mot, qui ne soit pas à l’affût d’un énième tissu de lexies neuves, mais en attente d’une Parole. Pour ce lecteur-là, ni l’instrumentation politique de la langue, ni la voix néante à travers la mienne, ni l’exploitation pulsionnelle ou cérébrale des possibilités sémantiques et sonores que leur entrechoquement aléatoire ou ludique génère à l’envi, espoirs enfantins, sous les branches, d’un sens après-coup ou, disons, d’un sens « en avant » ; rien de formel, donc, ne peut constituer l’enjeu d’un poème. Parce que, par-delà les vocables, c’est avec le divin, le spirituel, le sacré, rien de moins, que ce lecteur attend d’être mis en dialogue. Dans cet esprit, les écrits, cendres, lambeaux d’un Verbe supplicié, ne pouvant jamais que faire cligner de l’espérance, du courage, un tison de vérité roide au fond d’un âtre de fortune, tout livre qui renonce à ce peu que les mots les plus ordinaires peuvent, ce peu qu’un Pascal, un Corneille, un Dostoïevski eurent la grâce d’extirper de leurs langues infirmes, toute voix se plaçant en deçà des mystères irréductibles de la transcendance est nulle et non advenue. Seulement, autant ne pas tarder à le dire, c’est précisément de ce lecteur-là que les plus violentes attaques pourraient venir. Attaques les plus lourdes, les plus articulées aussi, contre Dans le leurre su seuil mais aussi contre la totalité des Poèmes,attaques pas nécessairement plus justes, mais qui ont le redoutable mérite d’induire que celui qui les porte ait embarqué sur le fleuve du poème allégorique et suivi le cours des mots avec attention.

Le prisme des convictions postmodernes étant ce qu’il est, prisme déconstruit, déterritorialisé aussi bien que profondément régional, couvrant l’étendue des possibles depuis les intégrismes sépulcraux jusqu’aux plus vaporeuses croyances affranchies quelquefois – fait nouveau – de la question des fondements, les nuances de la spiritualité et de la superstition coexistant sur tous les modes imaginables, la prophétie d’André Malraux, celle qu’on dit apocryphe, se réalise, bien sûr. Que notre siècle soit religieux, cela est avéré, et ce, précisément, dès lors que la nouvelle de la disparition du dieu des Chrétiens, ayant fatigué les tympans sur deux siècles et des poussières, a reflué et perdu, aux yeux du vulgaire, sa raison d’être. Marée dessalée, eau tiédasse dont le reflux a pu laisser à découvert le mortel et vertigineux péril du vide authentique – celui qui nous met sans recours face à la Folie, à la Mort, au Mal – le deuil du Dieu du Livre n’a pas manqué d’être suivi par la reprise immédiate, ou par une visibilité criante, pour le meilleur et pour le pire, de trois cents élans mystiques tout à fait nécessaires, désormais sans freins ni directions communes.

Le retour du religieux est en soi-même une antienne bientôt déjà usée par les théoriciens de l’air du temps, mais une antienne que Yves Bonnefoy aura accompagnée au début, sinon initiée, avec son Dictionnaire des mythologies. La préface évoque l’aspect « assurément bénéfique », pour toute communauté humaine, d’une confiance en toute Force plus grande que l’homme, force étayant sa qualité d’Homme, plus grande que le total des individus qui font le groupe. Mais en ce domaine, comme en celui du matérialisme, les esprits décomplexés du vingt-et-unième siècle auront cheminé au-delà de ce qu’escomptait Yves Bonnefoy, lui qui n’en appelait en fait, dans sa très peu rimbaldienne Dévotion, qu’au « maintien des Dieux parmi nous. » L’indifférenciation religieuse qui suffirait au poète largement désabusé par les certitudes et les drames ne saurait étancher la soif de franche verticalité qui oriente les lectures du croyant post-moderne. Ce dernier vit, écrit, lit dans la crainte ou dans l’attente de drames aggravés, face à l’intuition, voire à la certitude qu’il a de ne pouvoir rester debout, ni lui ni personne, par ses propres forces. De ce fait, il ne craint pas d’appeler Dieu l’instance unique, omniprésente et cachée, qu’il prie comme prient les enfants, participant consciemment, les yeux grands ouverts, au scandale de la foi dont Kierkegaard a, mieux que personne, dessiné les contours.

On ne saurait reprocher à Yves Bonnefoy son incrédulité souveraine. Mais la profondeur d’esprit qui l’amène à comprendre l’inguérissable besoin d’un Dieu même néant, Dieu nuée, Dieu enfant et à naître encore, à quel feu brûle-t-elle au juste ? A quoi s’attend-elle ? Si l’on quitte le domaine des systèmes poétiques et des arguties « poéthisantes » qu’est-ce, exactement, qu’une transcendance sans Dieu ? Le poète de la Présence donne, je crois, une réponse courte mais claire, lorsqu’il écrit à propos de son ami Pierre Jean Jouve. Que le poète catholique ait placé son désir de la Grâce divine au-dessus du champ poétique, Yves Bonnefoy n’y voit rien de dommageable pour la poésie, il avoue partager la « même dialectique de l’absolu et du rien » dans la mesure où, si les mots de la poésie ont quelque pouvoir de transcendance, « le plus simple dialogue« , l’échange authentique, le partage avéré, « tout échange qui prend » vaudra toujours mieux que le plus beau poème au monde.

Certes. Et dans la dernière section de Dans le leurre du seuil, nous trouvons, entre autres, cet appel à la compassion qui peut tout, doublé d’un avertissement pour les poètes, comme une règle de vie, un commandement nouveau :

Celui-là, serait-il

Presque un dieu à créer presque une terre,

Manque de compassion, n’accède pas

Au vrai, qui n’est qu’une confiance, ne sent pas

Dans son désir crispé sur sa différence

La dérive majeure de la nuée.

Oui, mais peut-on alors parler de transcendance ? Si l’amour est la solution, en termes d’échange et de foi, en termes de « devoirs chrétiens », pour reprendre l’expression de Sophie Guermès, aujourd’hui que tout est possible, y compris de croire en ce Dieu qui commande en priorité l’amour, pour un lecteur en quête du divin, qu’est-ce qu’un grand poème d’espoir infondé théologiquement, à côté de n’importe quel verset des Évangiles ? Qu’est-ce que le Chrétien découvre dans les pages d’un Yves Bonnefoy, qu’il ne pratique pas déjà tous les jours, les yeux fixés sur Celui qui, vivant parmi nous, les mains trouées, purge la compassion de ses arrières-pensées, crucifie les avidités mortifères du suppliant qui veut bien que Dieu le délivre du péché qui crispe ses désirs ? Quand des épines pénètrent sa peau à l’occasion d’un geste de foi, le suppliant, fût-il amoureux des poèmes, ne préfère-t-il pas s’apaiser ou s’aguerrir au poème original, au texte le plus simple et le plus puissant que l’on puisse trouver sur le sujet, c’est-à-dire à la première lettre de Paul aux Corinthiens, chapitre treize ?

Bonnefoy, c’est vrai, ne prétend destituer aucun Livre. Il travaille au contraire à « maintenir » en nous l’intuition d’un Verbe originel, et qu’importe – vraiment – le nombre et la diversité des mythes auxquels cette intuition trouve à se réanimer. Mais qui n’a pas vu que, parmi les figures de la mythologie mondiale qu’il aura convoquées sans le moindre signe de lassitude, ce sont les figures de la Passion, de l’enfant dieu, de la pauvreté volontaire, celles qui montrent le sacrifice de soi, la renaissance et la résurrection, telle Douve, invention transparente, ou tel le Phénix, et que c’est le thème de la charité, comme on vient de le voir, qu’il privilégie ? Pourquoi ne le frappe-t-elle pas sur l’heure, cette ardeur à citer si fréquemment les images bibliques, quitte à les vider systématiquement, précautionneusement, de leur contenu ? Sophie Guermès le dit en détail, mais cela n’a échappé à personne : tout en louant mille résurrections païennes, vingt baptêmes athées, trente cènes laïques, Bonnefoy décrucifie le Christ, innocente le serpent du Jardin, sécularise le pain dont il glorifie, en naturaliste improvisé, les débris. Bonnefoy a refermé, dans Pierre écrite, les portes du Jardin d’Eden, mais c’est pour recommencer dans le recueil d’après, et reparler de désir du Salut, de péché d’orgueil, de passion, de mort, de résurrection et de rédemption par l’amour, au point qu’il peut sembler miraculeux qu’il n’ait pas fait le saut de la foi, après vingt-deux ans de ce régime, et quatre volumes.

Cette incroyance en dépit de sa fascination pour le christianisme s’explique. Et c’est peut-être justement l’explication fragmentaire que je vais donner – sans évoquer ce qui relève de la liberté de conscience – qui creuse un infranchissable fossé entre Yves Bonnefoy et le lectorat chrétien qu’il aurait pu gagner, mais qui, au mieux, le laisse seul face à ses louangeurs et ses détracteurs, avec cette œuvre immense sur les bras, peut-être admirée de très loin, parcourue mais jamais vraiment lue, pas plus qu’elle n’est lue par les matérialistes. Restituer une Parole qui ne s’appuie sur aucun dogme, tel est le combat de Bonnefoy au plan spirituel, et les attendus de ce combat lui interdisent de croire qu’un Bien en soi, et, surtout, qu’un Mal en soi puissent exister dans l’homme ou n’importe où sur la terre. Plus radicalement, « le mal, explique-t-il à Bernard Falciola, n’est que la conséquence provisoire de la timidité du langage. » Autant dire que le Mal est presque une idée de l’esprit. Autant dire, à son tour, que rien n’existe vraiment à côté du langage. Voilà qui le disqualifie. Car c’est la question du Mal en soi, du Mal absolu, qui importe au lecteur chrétien et qui le conduit vers des écritures certes plus naïves dans leur forme, plus mensongères – romanesques – mais vouées toute entières à l’examen des profondeurs de la nature humaine, quand il ne se borne pas, évidemment, à la littérature édifiante. Toutes les écritures narratives sont nulles pour Yves Bonnefoy, pour qui l’édit d’Adorno sur l’impossibilité d’écrire après Auschwitz s’applique exclusivement à la prose non poétique. Le débat qu’il ouvre ainsi est passionnant, mais enfin, pour ce qui nous intéresse, les lecteurs de Bernanos, de Faulkner, de Fante et de Mccarthy auront apprécié, et dans le meilleur des cas, ils auront laissé au plus grand écrivain français vivant l’usufruit des honneurs, des prix et des conférences mondiales, pourvu qu’on ne leur impose pas de commenter les interminables bluettes élitistes issues de sa théologie négative.

Au pire, du point de vue du croyant qui ne se paie pas de mots, l’œuvre de Yves Bonnefoy procède du même nihilisme que les écrits néants, « créatifs », ultra-transitifs, lettristes, dont je parlais plus haut. Dans son entretien avec Bernard Faciola, le poète a beau jeu de condamner les « textes sans lendemains concevables, (qui sont) comme le cadavre de la parole, d’où monteront l’odeur et la couleur terne de la décomposition de l’espoir. » Nous arrivons maintenant à la conclusion que sa religion, quoi qu’il en dise, est toute entière vouée à la forme, et, plus justement, à ce mouvement spécifique de la pensée que l’on appelle dialectique. Candide, Yves Bonnefoy en admire le déploiement dans la philosophie de Friederich Hegel, dans la théologie chrétienne, dans l’œuvre de William Shakespeare, et s’il en condamne l’absence chez Francesco Borromini ou chez Paul Valéry, il l’instille chez le Baudelaire ennemi de Rubens, et l’invente de toutes pièces, par amitié sans doute, chez Boris de Schloezer. Lui, après les errances en contrée surréaliste, après les tâtonnements d’Anti-platon, c’est en écrivant Du mouvement et de l’immobilité de Douve qu’il trouve son propre terrain de jeu, à savoir la terre gaste où opposer, croit-il, la Mort à la vie néante pour qu’apparaisse le Vrai Lieu. Mais ce n’est ni la Mort, ni la Vie qui le touchent. C’est le jeu de n’importe quelles oppositions violentes et de leur dépassement ; c’est un jeu poétiquement fécond – mais qu’est-ce, au fond, que la poésie, quand on s’attend au Christ –  un jeu dont il épuisera, en quatre livres, les modalités et les niveaux. En bout de course, il est notable – et très significatif – que Dans le leurre du seuil tente moins d’en finir avec la toute-puissante dialectique, que d’opérer la disparition du négatif, ce qui revient à louanger le nouveau jeu des mille affrontements possibles entre les couleurs, les nuages, les barques, les formes –  toutes bonnes à louer du moment qu’elles proposent un contraire – de la nature éparse, indivisible, entièrement sans péché. Jeu païen. Jeu stérile. Littérature nihiliste, à négliger comme avant.

Les réactionnaires peuvent être redevables, néanmoins, à Yves Bonnefoy, de ne pas prendre le risque, ou plutôt la peine, ou plutôt le temps que le grand homme passe à prononcer ses discours, de ne pas avoir le courage en un mot, de déconstruire la grammaire crypto-chrétienne qui ronfle entre les deux chaises métaphysiques auxquelles il agrippe en tonnant doctement contre quiconque voudrait « voir en l’homme l’animal qui ne peut ne pas vouloir penser un monde qui échappe par nature à son esprit. » Oui, peut-être que l’indifférence relativement bienveillante des croyants à son endroit, l’écrivain de Hier régnant désert la doit à son refus de tuer le Dieu poétique (celui de René Char, de Saint-John Perse, de Jules Supervielle et des écrivains mécréants mais spiritualistes, essentialistes sans religion que l’on ne lit plus, et qui, pour aller très vite, ont fait la revue Éphémère.) Peut-être que l’obsession bonnefidienne de maintenir l’attente rhétorique du Dieu à venir, dresse un dernier rempart – et donc une dernière outre mystique à dégonfler de l’intérieur, s’il faut en croire Alain Badiou – un rempart fragile, disais-je, contre cet authentique lyrisme athée qui pourrait faire du bien, mais dont le feu tarde, cependant, je trouve, à monter.

De ces deux façons de ne pas lire, de ces deux mauvaises raisons de croire en l’inutilité de la poésie moderne, de ces deux lectures dont j’assume, seule, la responsabilité, il est oiseux de chercher à savoir laquelle est la pire. Il est peut-être moins stérile de comprendre par quelle inconséquence je puis assumer deux lectures aussi contradictoires et porter, du même endroit, deux attaques idéologiquement opposées, comme si porter des attaques était la chose à faire. Le fait, étrangement poétique, et qui me pousse à noter ces impressions de lecture, est qu’en ouvrant Dans le leurre du seuil aujourd’hui, je m’aperçois que le livre a traversé le double-fleuve de mes reproches. Il n’est question, ici, d’aucun dépassement dialectique, mais d’un retour aux sources du recueil. Aujourd’hui, je comprends que si, entre la Pierre écrite et Dans le leurre du seuil,la forme a sensiblement changé, c’est qu’entre temps Yves Bonnefoy s’était tu.

Je dis que le poète a gardé longtemps, dix ans, ce silence qu’on voudrait qu’il choisisse, lui que l’on n’écoute pas, de toutes façons. Et s’il a repris la parole il y a plus de trente ans, nous, au contraire, nous vivons dans le vieux silence des mots écrits pour rien quand ils ne sont pas asservis à tout, et nous nous en flattons, n’étant pas poètes, n’étant pas visionnaires. Nous alimentons un silence fait de bruits, comme le silence du sourd-muet, comme un emmurement joyeux qu’aucun poème ne brisera, du moins tant que nous ne serons pas prêts à lire. Je parle  de lire de la façon que Yves Bonnefoy préconise depuis toujours, un peu dans le vide : en ne négligeant pas notre souci de ce jour, en lisant comme il a lui-même lu Rimbaud, pour mieux nous connaître. Pour aller mieux ? Aujourd’hui, comme hier, la poésie nous invite à lire aussi, comme le disait Paul Celan à Brême, en nous souvenant que les poèmes sont des bouteilles à la mer, destinés à quelqu’un, c’est-à-dire à quiconque est décidé à accepter qu’un être humain lui parle en sa vraie langue. Nous nous offrons des poèmes, des vers, ce sont bien des cadeaux, nous les tronquons, nous les citons, mais nous refusons d’entendre parler des poètes que nous ne sommes plus capables de lire intégralement. Les lecteurs de poésie, eux, sont des êtres attentifs et – il faudrait aimer ce mot – concentrés, lisant les mots dans la durée que ces derniers demandent, parce qu’il se trouve que, soudain, le fait de vivre, d’aimer, de vouloir quelque chose, leur semble quelque chose au-dessus de leurs forces. Pour nous, que Dieu reparaisse ou pas, il peut arriver aussi un moment où les divertissements, aussi puissants, diversifiés, diaboliquement congrus soient-ils, ne prennent plus. Ce moment-limite où deux personnes ou plus souhaiteront discerner une voix humaine au-delà des sensations qui bercent ou secouent, où l’on cherchera des voix pleines pour nous arracher à je ne sais quelle terreur, pour apaiser je ne sais quel désir atroce que je n’ose prévoir, ce moment-là nous rassemblera sans faute autour des grands poètes.

Mais il semble que le moment présent nous échappe. Mille évasions par à-coups rapprochés, intempestivement, nous font oublier l’évidence, à savoir qu’un monde nous entoure, habité par des êtres vivants, récalcitrants, essentiels, aussi précieux que nous devrions l’être à nos yeux, et qu’au sein de ce monde, une vie nôtre est menée – mais par qui ? Des buts inconscients nous dictent des gestes impulsifs et vains et sont – fait nouveau – en train de laper goulûment à même les flaques de temps que nous appelons temps libre, et cela aussi nous échappe. Les universitaires parlent de Salut, à propos de l’entreprise de Yves Bonnefoy. Nous ne voyons pas le danger. Mais à la question de savoir ce que nous avons perdu, n’importe quel poème répondrait. A la question de savoir si, étant donné les nœuds d’angoisse et de désir qui nous étouffent, nous survivront à l’heure prochaine, le poème répond. A la question de savoir par où commencer, le poème, inépuisable, répond. A la question de savoir où nous réfugier pour trouver une phrase à lire, à la question cachée dans nos douleurs, à toute question de l’amour, à la question sans réponse, à chaque question qui renonce, chaque poème répond :

Mais non, toujours

D’un déploiement de l’aile de l’impossible

Tu t’éveilles, avec un cri,

Du lieu, qui n’est qu’un rêve. Ta voix, soudain,

(…)

(A suivre)