Land Art

Ma souffrance est née. Elle a grandi. Je fus réceptive à tout si bien que j’entendis parler de terrains vagues qu’on avait choisis comme abris, théâtres, aires de jeux et j’ai peut-être eu vent de chardons trouvés beaux, de bleuets aux mariages. Les saisons m’ont récité le sens caché sous les choses visibles. Mais ce qui me plut, ce fut la musicalité d’un chuchotement chargé de victoires, de plaisirs chics, d’excellence atteinte. Je valais mieux, compris-je, qu’un jardin terrestre.

Un champ de sauge et de laîche puce décoré de rivache avec des coucous, voilà mon esprit à ce moment-là, mon univers et mon apparence. Je n’étais qu’une étendue calcaire et j’avais pour voisins des massifs odorants, des parterres délicats, des fleurs ornementales, des iris, des lys, des gardénias. Les roses avaient des épines et s’appelaient Jeanne Moreau. Le buis commun était taillé avec originalité, caractère. L’odeur des jacinthes rendait heureux, j’entendais les glycines bruire et moi je n’avais rien à faire admirer par absence de culture. Je n’avais pas d’endroit où cacher ma tristesse.

Le vent de minuit me trouva. Ma blessure narcissique, il me la présenta comme un gène précieux inoculé par voie d’élection.Il me parla de déserts brûlants qui donnaient des pivoines et des rosiers Brocéliande écœurants de perfection. Le prix à payer, je l’acquittais encore, j’avais souffert et je souffrais, c’était ma seule chance et je devais maintenant brûler mon sol pour qu’il en sortît les merveilles. Sur le brûlis, je n’eus qu’à verser mes rêves, mes larmes et ma haine, toute ma personnalité en humus. Je n’eus qu’à laisser germer. Laisser monter les fleurs de sous la cendre. La jalousie me quitta car je devins une artiste. Je provoquais la douleur pour cueillir sans contrainte des plantes hybrides, des spécimens douteux, spontanés, des germes débiles mais ils montaient de ma terre élue. Je n’avais plus d’intérêt pour les jardins terrestres, je m’attendais à la floraison d’un autre monde.

Simplement la floraison prit du temps. Et le monde étouffait sous la fumée produite. Et au fil des incendies mon sol perdit de sa matière organique mais c’est bien ainsi, me dit le vent, qu’on abat les portes du réel. Naturellement je subis l’érosion. Naturellement rien ne poussa plus, ni fleur ornementale, ni plante sauvage, ni mauvaise herbe. Trois ans passèrent. Lorsque le vent partit séduire d’autres parcelles, alors que je me transformais en marécage, je découvris la vraie honte. La douleur d’avoir nui au monde par ignorance, désespérance et paresse me fit pleurer. Je m’abstins de tout. Alors la régénérescence vint. Sept ans de beauté sauvage, de jachère incertaine, passèrent. Me comparant à ce qui existe, j’eus peur d’avoir perdu mon être, mais une brise saturée de pollens me jura que le temps était venu pour moi d’être utile. Je vis que c’était vrai, du blé, des légumes et du colza, voilà ce que je produisis avec abondance, on laboura. On sarcla. On sema sur mes terres. Je ne manquais plus de rien. Je ne connus plus la honte. Je ne connais plus que les cycles agricoles intensifs, et je suis fatiguée.

Je voudrais être une aire de jeux en friche, un lieu de fête simple, un abri orné de rivache pour les âmes ensanglantées qui ont besoin d’attendre au calme, en compagnie des coucous, que les vents trompeurs aient traversé la région sans remarquer leur présence. La vraie beauté s’obstine comme une deuxième chance.

Eva Lee