La fin des méduses

Tu ne seras plus jamais seul, prends tes yeux. Sois dans l’intime et vois comme une étoile de mer entre tes deux sandales peut exprimer sur du sable le caractère sacré de ta venue au monde. Ce qu’il reste de souvenirs blessants, le souvenir immonde d’avoir été laissé dans un coin, oublié chez quelqu’un, le recours au diable pour que des frissons doux-amers te vengent de la paresse des adultes, je ne pourrai pas faire que ça n’ait pas eu lieu. Mais toi ouvre les yeux. Il y aura toujours des tilleuls, des embruns repus de sel pour te tenir compagnie. Tu trouveras aussi des crustacés dansants, des gastéropodes marins inépuisables pour te traîner loin de tes angoisses culte et, pour peu que résonne un cri de goéland joyeux, pour te sauver la vie. Ils seront toujours là. Les faux bigorneaux en forme de toupie ne t’abandonneront pas davantage.

Ce qu’il reste d’ambiguïté sur la perfection de ton visage, laisse-la aux méduses et sois profondément convaincu, comme la garance voyageuse ou l’acanthe unique au monde, d’être plus riche à toi seul que les océans d’un Victor Hugo. Il y aura toujours des oursins pour t’estimer peu digne de tes joies les plus rondes mais tu ouvriras les yeux et tu comprendras que c’est toi qui marches sur eux. Cloue-les face au miroir. Toi, personne ne te connaît à coup sûr. Nul ne sait où tu vas. Mais tu n’as jamais été seul ; tu as toujours été seul à pouvoir dessiner la mère dont tu rêvais en vain, beignet brûlant de sucres absents, père ou mère utopiques, mère absidale et présente et confiante ou père affectueux qui a tant manqué dans tes peurs vagabondes : ils n’existeront pas. Le moment est venu. Qu’elle s’appelle Ici ou qu’il s’appelle Maintenant, tu lèves les yeux et ceux dont tu réclamais la présence existeront en Toi. Par vagues victorieuses, pardonne aux vrais vivants, ouvre les yeux car ils t’ont offert plus de savoirs qu’il ne faut. Ici, deviens sérieux : tu sais maintenant avoir soin de toi-même de ton lever jusqu’à ton coucher avec une concentration féconde.

Tu oublieras les mots qui te décrivent et les salsifis des prés, les palourdes taquines ou le figuier du camping suffiront à ta suprême intelligence. En alternant le brun, le jaune et le mauve, toutes les vraies choses du monde te diront tour à tour, au moment opportun, le secret d’un voyage qui ne soit jamais ennuyeux, jamais douloureux, délivré des regards impuissants qui ont usurpé ton propre regard sur la vie que tu mènes. Ce sera insidieux. Il y aura toujours des algues vertes ici et là sur nos dunes. Mais en levant les yeux tu naîtras doucement, tu seras seul responsable d’un rivage illimité qui n’attendait qu’un élan, un mouvement d’attention de ta part pour être la présence qui te sauve, bruits de pneu, lauriers roses, jus de mangue, pins parasols, bruyères arborescentes et surtout, surtout, blancs cirrus radiatus jusqu’après ton retour en ville, sur tes prochains jours heureux.

Eva Lee

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