Le Vestibule

Si tu crois qu’à mon insu
Je t’oublierai Djibouti
Ou bien si tout en baignant
Les plaies de mes quatorze ans
Comme je le fais aujourd’hui
De grands de vrais moments
De thym de roses trémières
Si je la crois disparue
Mon expérience hors de prix
D’un vestibule infernal
D’une décharge à ciel ouvert
À cinq heures du Lac Assal
Où des filles de coopérants
Des enfants de militaires
Par leurs suffisantes manières
De néo-colons gaulois
Vous transmettaient leur mépris
Pour les Afars les Issas
Et pour les Somalis
Si je crois que vivre ici
Où les saisons se butinent
Juste aux portes de Paris
Effacera mon désert
Les haltes au port de l’Escale
Le chant profond du muezzin
Les buissons sous les cabris
Le méchoui de mon père
Si je crois qu’on les enterre
Tous ces mondains gaspillages
Et les brûlures m’as-tu-vu
Quand des Blonds de passage
Et des Brunes aux yeux verts
A l’assaut de Tadjourah
Ou près des îles Mascali
En plongée sous-marine
Noient ce qu’ils ont d’empathie
Sous les arcades maghrébines
Haïssant tout brassage
Et pour deux, trois, ou quatre ans
Traitent les Noirs en bactéries
Petits princes aux abois
Amoureux fous de Top Gun
Bronzés à mort ivres de fun
J’étais ma propre geôlière
Tombée trop tôt dans le spleen
Terrifiée par ce qu’ils ont
Pu dire des Malgaches souillons
Mais si je crois que mon âge
Actuel mes beaux exploits
Mes partages et ma joie
Chasseront de mon esprit
L’enfermement le Khamsin
Les ruelles à l’abandon
La première huile des sardines
Le goût de l’aliénation
Si je vous crois disparus
Agonisants minarets
Comme on assèche un pays
Et comme on le sacrifie
En dépiautant son passé
Le couvrant de légionnaires
Dans un but utilitaire
Je me trompe comme les grands
Timides se trompent de voyage
La souvenance est un don
L’exil est pure loyauté
Et je n’ai pas de raison
De perdre pied
Jamais

Eva Lee

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