Un véritable auteur – Sur « Sauf les fleurs » de Nicolas Clément

par DelonixEd

BDC

Il y avait eu ce blog qui ne ressemblait à aucun blog, ces billets qui ne tenaient à rien, pas même à Ernaux, à peine à Duras, peut-être aux parents, aux gens interdits, aux trésors de maladresse infanticide que la vie nous amalgame aux viscères. Il y a maintenant ce premier roman qui annonce quelqu’un. Qu’est-ce qu’un écrivain, sinon ce rapt initial de nos pauvres mots, on ne reconnaît de nouveau rien, nul repère, nul procédé, nul pays que ce pays, rien que la justesse, la douleur hypallage, ce qu’on va s’empresser d’imiter par attachement. Rien que la nécessité aussi qui porte l’écriture de Nicolas Clément, cette prose étranglée, nécessité forte et plus lourde qu’un simple auteur.

Qu’est-ce qu’un écrivain, sinon le tisseur d’une étoffe de flammes et d’eau qui se rehausse de n’importe quel déchiffrage honnête, des plus vagues aux plus butés, des exposés les plus structuralistes à ces notes impressionnistes que la Toile génère en ce moment. Une telle étoffe, un tel livre est de ceux que l’on rachète sans freiner pour offrir sur un coup de tête mon exemplaire, celui qui aura corné toutes mes poches et que je dois de nouveau remplacer, pas le choix, si je veux terminer d’écrire ce compte rendu de lecture. Sauf les fleurs est un roman de toute beauté. Tout y est radieux. Tout y est saccagé, hormis l’herbier de Marthe qui, en essayant de fleurir, aura su écrire le bref passage aimé du temps.

Lorsque, après le premier envoûtement, durable et définitif, une curieuse théorie de défauts vient à mon esprit, mon premier réflexe est de n’en rien dire à personne et de célébrer un premier roman plus que prometteur. Parce que pour les romans importants, j’attends que le personnage, ou l’idée forte, ou le rythme épatant, ou encore la décisive invention qui me fait plaisir, soit mené(e) au bout d’une logique sûre, au pied du mur, pour m’apporter une forme de connaissance : un dogme vivant, une réponse à la question de savoir comment vivre ou écrire. Dans cette visée, dans le tramway je rejoue à plat, une première fois, l’intrigue de Sauf les Fleurs et trouve que ma question reste sans réponse. Il nous est décrit bellement l’enfance de Marthe qui germe et pousse à l’ombre d’Andrée, sa mère aimante, vaillante et battue par un mari taciturne. Sans délai je m’attache à cette enfant dont j’accepte les souvenirs, de l’odeur de pain grillé à la trame des robes qu’elle coud. Je prends pour argent comptant son amour pour son petit frère Léonce, et je lui souhaite, pour toujours, de trouver le bonheur.

Le bonheur arrive, Marthe rencontre Florent. Florent donne au corps de Marthe l’occasion d’exulter pendant que sa mère, de son côté, soigne ses contusions dans les bras d’un amant. Peut-être averti de cet adultère, le père se déchaîne et tue la mère. La tristesse, pensons-nous, est à son comble. Marthe fuit son histoire en créant le nid d’amour requis par Florent, à Baltimore. Là-bas, il s’opère chez cette traductrice en herbe une résilience typique, douloureuse, harmonieuse malgré l’angoisse d’avoir jeté Léonce en pâture. Que va devenir cette courageuse personne ; suis-je en train de lire un livre sur l’exil et l’acculturation. Marthe sera-t-elle une bonne mère, un vrai professeur, un grand écrivain, quelle fleur naîtra de cette bouture, de ce croisement entre une grange et un gratte-ciel. Une formalité oblige la jeune femme à revenir en France : elle assiste à la reconstitution de la mort de sa mère. Il se produit ce que l’on sait, voilà, et nous n’en saurons pas davantage. C’est tout.

L’auteur sait-il bien ce qu’est l’univers carcéral pour choisir une fin si béante, pour abandonner son personnage comme un scénariste las au troisième tiers d’un film de course-poursuite ? Repu de ses propres capacités lyriques, a-t-il idée de ce qu’il faut à une histoire pour signifier quelque chose, c’est-à-dire pour valoir le temps qu’on use à se laisser charmer ? Bientôt le soupçon d’inconséquence entraîne celui de maniérisme. Le déluge de figures de style, et les phrases incompréhensibles dont chaque lecteur aura fait sa récolte personnelle ne sont-ils pas un défaut typique des premiers coups d’essai ? Alors que mon esprit cherche d’autres malfaçons, un drôle de soupçon me vient : celui d’invraisemblance. Marthe a moins de douze ans. Aucun de ses deux parents ne sait lire. Elle est très bonne élève malgré tout, ce qui n’a rien d’impossible dans le monde réel. Mais elle commande un premier livre, et ce livre est d’Eschyle, et elle ne le quitte plus. Au même âge Annie Ernaux lisait les Brigitte de Berthe Bernage (je lisais Mon premier amour et autres désastres de Francine Pascale.) Bien entendu la lumière se fait dans mon esprit. Ma divagation me conduit vers une hypothèse de travail qui me semble féconde, et qui me pousse à relire Sauf les fleurs. Et si une morveuse des années soixante-dix entrait dans le royaume des livres non par la littérature jeunesse mais, suivant l’exemple d’un doux professeur, par le premier écrivain d’Occident connu, et de très loin le plus grand ? Quelle écriture et quels actes en sortiraient ?

Vous le savez maintenant : ce livre s’incruste dans les cœurs. Ce livre laisse sans voix. Peu importe l’intrigue imparfaite à première vue, Sauf les Fleurs est un roman d’une valeur aussi flagrante qu’impénétrable, et je pense aujourd’hui que ses principales qualités, extrêmement peu d’auteurs depuis la mort d’Eschyle les ont suffisamment comprises pour les mettre en œuvre à leur tour – peut-être parce que, pour reprendre la célèbre théorie d’Albert Camus, peu d’époques ont été propices à la tragédie ou, pour plagier Nietzsche, parce que le pessimisme hautement poétique d’Eschyle a fait place à un optimisme aussi peu spirituel que possible sur la destinée humaine. Peu importe. C’est précisément le sujet de mon article. Qu’est-ce qu’un écrivain, sinon l’humble, l’abyssal et solide entrelacs de lectures dont il n’est possible de connaître que celles qu’il daigne mentionner dans son œuvre et en-dehors. C’est une question de mois, de semaines, de jours, Sauf les fleurs amènera de nouveaux lecteurs à Eschyle, comme Proust a pu faire aimer La Vue de Delft de Vermeer, Hyperion de Dan Simmons conduire à John Keats, les interviews de Gainsbourg faire miroiter Huysmans, En route de Huysmans introduire au plain-chant. Mais il serait dommage d’attendre : bien qu’il soit possible d’aimer Sauf les Fleurs sans avoir lu l’Orestie (puisque les blogueurs l’affirment), pour comprendre ce qui nous bouleverse dans le premier roman de Nicolas Clément, l’œuvre d’Eschyle est, me semble-t-il, l’échelle la plus sûre.

On peut trouver, certes, dans Sauf les Fleurs d’autres influences assumées, plus récentes et surtout plus visibles. On peut goûter quelques accents de Beckett, croiser des reflets clairs d’Ernaux et leurs affiliés, à ces deux-là, sont les champions d’une singularisation extrême de la narration. Les maîtres du Flux de conscience d’une part, les défricheurs de l’autofiction d’autre part accordent une attention scrupuleuse aux seuls référents, points de comparaison ou leviers suggestifs accessibles à la conscience de leurs personnages, que ces derniers soient des enfants, des gisants, des simples d’esprit ou des femmes amoureuses. Au début de Sauf les fleurs, les allusions au tout petit frère qui se tient à la rampe de l’escalier, l’image des lacets que l’on double avant de courir aux champs suffisent à chanter notre propre enfance. La ponctuation, minimale, est typique d’un Guillaume Dustan. Dans la même veine, minimales, efficaces, sont les fulgurantes trouées de style oral dont la rareté fait le prix : Papa hausse les épaules, Les fleurs, je peux pas, ou surtout cette jolie parataxe : La mère d’Étienne soutient Kévin va mieux. Tout est bon depuis des générations pour garder une rupture d’avance sur la course soit-disant perdue de la littérature contre les médias concurrents, mais je pense que c’est l’esprit de Beckett qui aiguillonne le sens de l’ellipse chez Clément. Toiles de silence. Pauvreté lexicale pour rendre compte, non pas de l’épuisement du monde comme chez l’auteur de Fin de Partie, mais de la difficulté des mots de Marthe à émerger du néant des coups. A côté de cela, la sobriété durassienne affleure au moment du drame : Nous nous écroulons. Nous crions. Et dans la phrase suivante, la notation nous léchons nos paumes, c’est le grattoir soyeux du surréalisme qui nous enlace. Je pourrais continuer sur des pages à propos de l’héritage de toutes les formes de liberté d’invention assumé avec infiniment de grâce dans Sauf les fleurs. C’est un héritage qui a la particularité de respecter l’intégrité des mots, de jouer peu sur les sons et d’être assujetti à une exigence de sens, c’est-à-dire à l’existence d’un référent, fût-il parfois (ou souvent, suivant la culture et la sensibilité du lecteur) hermétique.

Dans ce tissus de références modernes, Eschyle semble n’avoir pas sa place. Et pourtant, par exemple, le refus chez Clément de recourir au narrateur omniscient qui fit la gloire du genre romanesque, loin de nous imposer une écriture de soi saturée de singularités microscopiques et d’intimités commutables, est une première façon de revenir à la tragédie antique. Le récit tragique émane d’une, de deux ou de trois voix particulières à la fois très éloignées de l’auteur et considérablement grandies par la proximité du divin. Et chez Nicolas Clément, la singularisation de la narration s’accompagne aussi, pour moi, d’un anoblissement de la vision et de la langue et c’est ce qui fait la beauté de l’écriture de Sauf les fleurs. Comme Eschyle place ses personnages sous le regard intimidant d’un Dieu aussi éloigné qu’attentif, Marthe vit, puis écrit dans l’adoration perpétuelle de sa mère, source de (son) or. Nous ne savons rien de cette jeune fille : rien de ce qui nous intéresse d’habitude, rien de ce qui fait les fictions que l’on nous donne à pas d’heure, et rien de ce qui nous gâche, nous rapetisse, aucun de nos conflits sans danger essentiel, rien, en somme, de l’hégémonique comédie humaine.

De Marthe, nous connaissons les prénom et nom, le sexe et l’âge, en un mot la Persona, en plus d’un certain rapport au monde. Et ce que ses moindres mouvements semblent nous dire, c’est que les dieux sont partout, épurant son regard. Je ne nie pas que, le sacré partout, cela puisse n’être, comme chez Duras, que l’irradiation d’une douleur post-apocalyptique. Mais lorsque Marthe évoque sa défunte mère, elle écrit que ses pas dans la cuisine étaient (sa) supplique. Elle dit que sa mort a marqué la fermeture du temple. De façon concrète, les innombrables associations métonymiques comme ces fleurs que Maman a du mal à lire, synecdochiques comme nos mains gantées de chaud sous le souffle des chevaux, les hypallages tel que le beau bus endormi brodent pour moi des liaisons bénies entre le sensible et l’invisible et assurent en un mot une sacralisation de l’espace. De même les métalepses, mon pays revient, la ferme approche, le corps de Maman dessiné à la craie, disent la stupeur permanente de la fille un peu juste, que les événements, bons et mauvais, mettent, comme autant de commotions, comme un destin, devant le fait accompli. Les métaphores non plus ne se contentent pas de produire un écart, même somptueux, et l’extraordinaire né un mensonge après moi, capteur irrésistible de notre confiance dans le talent de l’auteur, parle de quelque chose que j’évoquerai plus bas, qui augmente les phrases, pour reprendre la métaphore récurrente de Marthe.

Je le sais bien, moi, que j’ignore ce que l’auteur a voulu vraiment. Je ne sais pas davantage au fond ce que, pour lui comme pour vous, il a réalisé. Mais il se trouve que, du point de vue de l’intrigue, Sauf les Fleurs ressemble à une tragédie simple, telle qu’Aristote la définit. Un homme frappe sa femme et la tue. Ce meurtre est vengé par sa propre fille. Laquelle assume son acte et change ainsi, on le verra plus bas, la face du monde. Il s’agit donc d’une Orestie inversée, ramassée en quelques soixante-quinze pages. De même que les Euménides pèsent la gravité de l’assassinat d’un père infanticide (Agamemnon) au regard du meurtre d’une femme dont on a sacrifié l’enfant (Clytemenestre), le procès de Marthe consiste à déterminer si la mort d’une épouse infidèle vaut celle d’un père violent. Le reste du roman donne un relief extraordinaire à ces trois actes. Les autres personnages forment un chœur épars, presque toujours complice, jamais moteur de l’action principale. La puissance de résilience de Marthe, illustrée par son aptitude à coudre pour embellir, cuisiner pour lier, traduire pour la récompense d’avoir essayé, jardiner pour restaurer, aménager pour s’ajouter à elle-même, sa capacité au bonheur se réalise à Baltimore en quelques pages solaires, gorgées de plaisir physique et de guérisons, mais tout cela vole en éclats du moment que le pays de l’héroïne revient. Avec brio, Nicolas Clément sème des leurres qui apparentent un long moment son intrigue à celles des tragédiens et scénaristes implexes, héritiers de Sophocle, qui nous ont habitués à des fins, sinon heureuses, du moins « satisfaisantes », c’est-à-dire des fins qui, après mille renversements, confirment notre appartenance à un monde inchangé, (souvent nos héros l’ont échappé belle, quand ils n’ont pas échoué de peu) d’où les dieux sont absents, où le courage et les interactions humaines sont tout ce qui existe. Nous ne nous attendons pas à ce que Marthe, comme Electre et Oreste empoignés par les Erynnies, soit « reprise » par la ferme, de façon biologique, jusqu’à échapper complètement à notre horizon d’attente. Sa peau redevient cuir, les tempes lui brûlent et, telle un bébé kangourou tombé de la dépouille encore chaude de sa mère, elle se pense à la merci du papa-chasseur. Nous ne nous attendons pas non plus à la voir si peu repentante, si peu combative, assumant son acte, renvoyant notre monde truffé de fautes à lui-même.

Eh bien d’abord tout va bien, écrivait l’immense Beckett dans Têtes-Mortes : pas d’histoire, rien que la violence.

Nicolas Clément organise le bouleversement de nos repères (cette difficulté où nous sommes en fin de première lecture à trier nos émois) non par des renversements, des péripéties, des obstacles, des dangers, des conflits et des moments de reconnaissance, mais par le développement d’un nombre réduit de données presque immobiles. Malgré la division du texte en six parties, nous avons trois groupes de situations qui correspondent à trois lieux : la Ferme, Baltimore, la Prison. Nous quittons la ferme après le premier meurtre. Nous quittons Baltimore juste avant le second meurtre. La prison ne nous conduit nulle part. Faute de dénouement, l’accumulation et l’aggravation des chagrins de Marthe font office de progression, et cette progression ne mène donc pas vers une fin dramatique (libération ou châtiment), mais vers une déflagration de nos émotions hors-livre, ce qui porte le fait divers au rang de roman lancinant et c’est ce qui, à mon avis, nous laisse sans voix. Ainsi le savoir ne guérit pas. Ainsi, pour reprendre la phrase de Nicolas Clément, l’amour ne suffit pas. Nous ne reconnaissons plus le monde. Nous restons prostrés comme aux portes du Sanctuaire de Faulkner, où nulle explication ne vient concernant le Mal absolu. Nous tremblons comme aux côtés du Prométhée enchaîné avant l’arrivée des vautours. Notre émotion égale celle des Suppliantes avant cette guerre inévitable de l’issue de laquelle dépend leur salut. En laissant Marthe à cet endroit où personne ne répond, sauf les dieux, nous ne la quittons plus jamais, et nous recevons en partage ce sentiment premier d’injustice ontologique d’où naît toute écriture véritable et que Clément appelle si bien la science des seuls.

D’où coule cette anacoluthe en page 61, savante rupture syntaxique, élévation tragique d’une fille de ferme dans un flot majestueusement alexandrin – on l’aura compris, un sommet : Je ne sens plus les mots, je ne sens plus les bulbes, seulement les fleurs brisées et m’éloigner des hommes.

Pas un instant l’héroïne n’amène à la conscience du lecteur son propre impensé magistral : le droit du père à un procès équitable et, comme suite à ses excuses écrites, à obtenir de l’aide pour déplier sa colère. Lors de la reconstitution, pendant que les gendarmes sont affairés à comprendre, Marthe tire. Là, pourrait-on dire, se manifeste ce que l’auteur appelle l’animalité de son personnage. Entre l’amour maternel, fusionnel, la communication profonde avec les bêtes et la brutalité du père, le temps lui a manqué pour apprendre à articuler sa propre colère, à dire les choses selon l’expression des humbles et, comme disent les plus énergiques, avancer maintenant. Nicolas Clément, en philosophe, pose cette terrible déficience – être un désert de mots – pour en tirer toutes les conséquences. Le sang capricieux qui (l)’arrose, le sang qui toque à (ses) tempes, la violence en elle et l’extrême fragilité de sa vie intellectuelle naissante qui la conduisent à laisser Florent de côté, tout montre qu’elle est, malgré ses fantasmes, la fille de son père. Dès la page 16, elle sait qu’elle s’allongera un jour, mais plus tard, (mais quand ?) sur le divan du thérapeute pour obéir à son devoir de terre promise, et trouver sa boue juste. Pour découvrir à cette occasion sans doute qu’Eschyle non plus ne suffit pas. Tant il est vrai, si l’on en croit les commentateurs de mythes, que le destin, ou volonté des Dieux, seule force à l’œuvre dans les tragédies, n’est rien que le chaudron de notre Inconscient en acte. Tout cela est juste. Mais si Marthe refuse à son père le droit de se repentir, et si elle-même refuse de se justifier (sans pour autant parader comme Agamemnon sur son tapis rouge, ni accuser ses accusateurs comme Prométhée, ni même faire valoir son droit en disant Je n’ai pas appris de vous comme Oreste), c’est sans doute parce que, ce qu’elle veut, je l’ai dit plus haut, ce n’est pas que les hommes changent, ce qu’elle souhaite, comme dirait Jacques Darriulat, c’est plutôt l’avènement d’un autre monde.

Et c’est ainsi qu’une boucle se ferme de façon troublante. Dans les Euménides, Eschyle avait chanté la supériorité de la loi du père sur celle de la mère, la primauté de la Cité et de la vie politique sur le Foyer familial. C’est le vote d’Athéna, fille de Zeus, (dépourvue de mère, sans réserve, je suis pour le père, dit-elle) qui fait pencher le verdict en faveur de l’acquittement d’Oreste. Elle est appuyée par Apollon pour qui on peut être père sans qu’il y ait de mère. Il n’aura échappé à personne que le roman de Nicolas Clément montre le mouvement inverse. Dans le royaume de la mère, qui, seule, peut dire à Marthe ce qu’il est raisonnable ou fou de penser, l’incertitude est posée à plusieurs reprises sur la paternité de Paul. Cela simplifie les choses. Entre le doute exprimé par Léonce (tu crois qu’on vient vraiment de lui), le qualificatif de Bâtarde dont Marthe est affublée à l’école, la façon dont Marthe parle de son frère (mon frère dont le père a brisé le nez de Maman) et l’hypothèse même d’une naissance par parthénogenèse, par l’application d’une couverture, la rupture fantasmée du lien de paternité atténue la gravité du parricide.

Les cendres du monde patriarcal peuvent alors s’éteindre tout à fait, parce que Marthe aura été au bout de son acte, supprimant la tyrannie paternelle. Déjà l’antique primauté du père, gagnée de haute lutte par les héros d’Eschyle, était réduite à d’innombrables mensonges, de préférence écrits. Mensonge, la fausse carte de vœux de la Saint-Valentin. Mensonges, les lois d’un Livre ou d’un Code dont les mots d’ordre causent la mort des seuls fragiles qui s’y soumettent (c’est votre père et vous devez l’aimer, tout le monde a gagné, il ne faut pas toujours chercher à comprendre mais relever les cœurs tombés). En choisissant la violence contre la violence, Marthe se voue à une sanction de la Cité moribonde, mais ce n’est pas sans inspirer amour et compassion, à force, entre autres qualités, de savoir écouter l’histoire des personnages les plus fugitifs, sans déformer la réalité de leurs drames, au point d’être qualifiée de « bienveillante en chef » par la surveillante de prison.

Bienveillante, c’est un qualificatif, bien entendu, qui augure de la transformation des Érinyes vengeresses en Euménides régénératrices. Et même si rien n’est sûr concernant le verdict, et même si l’enfermement s’avère aussi douloureux que l’exclusion dans la vallée (la prisonnière rêvant en vain d’un lacet pour se pendre) ce qui ne fait pas de doute, c’est la prééminence d’un gynégroupe dans les replis duquel Marthe se sera lovée à chaque fois qu’une femme aura prolongé la chaleur de sa mère, à commencer par sa voisine Myriam, douce entremetteuse et mère adoptive et en comptant Nathalie, institutrice, pont vers Eschyle, mais aussi Miss Wilson, pourvoyeuse de toit, Lucie, la codétenue, dont les terribles confidences réchauffent, et enfin la surveillante Madame Magnin déjà mentionnée. De même qu’amnistier Oreste, c’était réhabiliter le guerroyeur, le sanguinaire et orgueilleux Agamemnon, de même acquitter Marthe serait consacrer l’avènement ou le retour d’une autre cosmogonie, un monde où l’on tiendrait compte, enfin, de la douleur de la mère d’Iphigénie, mais aussi de celle d’Héra, Médée, Hécate, de ces femmes de l’ordre pré-eschylien, ennemies des principes abstraits (la Raison d’État pour Agamemnon, l’ancien Code civil pour les époux et les pères abusifs, et finalement le Code Pénal contre les parricides.)

Il faudra peut-être réchauffer les cœurs par quelques écrits vivants pour garder le meilleur des abstractions et des ordres du père. Si c’est demander l’impossible, il faudra prêter attention, comme il est dit dans les Suppliantes d’Eschyle, à des paroles qui ne soient pas écrites pour mettre au pas les doux et eux seuls, ni enfermées dans des livres pour mieux exclure les illettrés, mais qui sortent hautement de la bouche d’un homme libre, d’un homme qui n’oublie pas comme le dit Eschyle, que même les Dieux, les vrais, sont assujettis à l’équité.

Alors seulement les pères redeviendraient civilisateurs – interdiraient de nouveau les grimaces à table. Entre les membres distants de la Cité (les Éboueurs ne peuvent enlever Marthe au cauchemar de la ferme, le Maire offre son aide pour la traite, mais avec lui le lait devient amer, l’Avocat compte sur la présence de mères de familles dans le jury pour alléger la peine de Marthe) entre ces hommes aussi gentils que démunis d’une part et les prédateurs de l’autre, il y aurait ce papa normal qui aura tant manqué à Marthe Raymond, fille de Paul Raymond, son ennemi juré, dont le patronyme n’apparaît qu’une fois dans le roman et dont l’indicible chagrin, atemporel et sublime, éclipse toute autre considération, par la grâce de l’irréprochable virtuosité de Nicolas Clément.

Je suis loin d’avoir épuisé mon sujet.

Comment vivre, comment écrire, me demandé-je à tout instant. L’auteur répond toujours quelque chose comme : en écrivant. Peu importe le reste et peu importe comment. Écrire est la seule chose à vivre, le reste aura soin de lui-même. Alors il faut bâtir, marquer, éplucher, saupoudrer, dérouler, arracher chaque phrase au chiendent, ordonner, ajuster, sentir la vie, aérer le fumier et désherber. Il faut donc écouter ce que chuchotent les mots, c’est-à-dire absolument chaque mot et, tout en se laissant surprendre, faire preuve d’une intelligence opiniâtre en ce qui concerne les personnages qui surviennent : les accueillir en dramaturge, en enfant, en poète, en intime, mais aussi en penseur. Il faut aller au centre de sa matière, où le danger est sûr et la prendre de face, la perpétuelle question du Mal en tant que peine obligatoire, nuit sans retour, calvaire sans fond ni faux-semblants, souffrance infligée aveuglément, jetée à fond de train contre le Bien suprême, contre de l’innocence, de la vraie beauté, de la lumière en barre. Il faut, enfin, tisser son argument aux fils d’or pur de la plus haute Littérature – la Littérature est à ce prix. C’est en faisant tout cela, et beaucoup plus – il faut devenir et rester généreusement indétectable – que Nicolas Clément signe un grand livre, un livre infini, aux prolongements déjà légendaires.

Interviews de l’auteur :

Sur Babelio

Sur L’Ivre de lire