Madagascar – Fictions à venir

Mais quelle histoire passionnante. Quelle étrange tourbière, cette matière de Madagascar, aussi merveilleuse que la matière de Bretagne, de Bombay, de Soba, de Buenos Aires ou d’Aracataca. De cette qualité d’histoire sont nés tant de livres puissants – Lancelot de Chrétien de Troyes, Monnè, outrages et défis d’Ahmadou Kourouma, les Enfants de minuit de Salman Rushdie, Cent ans de solitude de García Márquez, l’Ange des ténèbres d’Ernesto Sábato – que pour lire de grands romans sur Madagascar et les Malgaches du monde, il ne nous reste qu’à patienter ou, avec un peu de courage, à œuvrer.

Rien ne manque. Des arbres énormes aux confins de l’imaginaire et qui rognent un ciel bleu électrique. La mousson, les maisons de terre cuite, les villes mélangées à des rizières, les provinces, les canyons et les collines. Avec des enfants qui travaillent, une odeur de manioc brûlé dans les cheveux, de la morve sèche au nez, des pères qui boivent. Rihanna et Glenn Medeiros dans un transistor posé aux pieds du zébu familial. Des fruits mangés verts et des hannetons qui vous restent à vie entre les doigts. Des fleuves de riz blanc, des épanchements de bœuf en sauces, du gras, de la couenne et du piment, des samosas, des nems et des crudités-mayonnaise dans les plats ovales des riches, des antennes paraboles-satellites sur leurs toits, des voitures tout-terrains, des sauf-conduits et puis des personnages. De sacrés bons personnages. Des patriotes ambitieux, rendus mabouls, Dieu sait par quelles démangeaisons, de Ranavalona Ière, fière et sanguinaire, à l’arrogant dictateur superstitieux et charismatique Ravalomanana, en passant par Ratsiraka, l’équilibriste cinglé, tonitruant, humoriste, vieil amiral homicide. Des pantins aussi, de sacrés petits cons, des bouffons sans intérêt, des complots et des martyrs, des colons, des explorateurs, un évadé de Sibérie d’origine polonaise, une reine exilée, des indigènes blafards, serviteurs zélés du néo-colonisateur, des lobbies, des manipulateurs et Jules Ferry dans le rôle du colonialiste persévérant avec du sang sur les mains.

Un peuple impossible à diviser, méprisant les incitations à la guerre civile parce que, jusqu’à l’inconcevable, adorant l’harmonie. Des musiciens de père en fils, des polyphonistes à l’oreille, une guitare dans chaque maison. Des fronts baissés devant Dieu. Des soumissions instinctives aux figures de l’autorité, les yeux fichés sur la vie éternelle ou les doigts plongés dans du cannabis séché. On dit que ce peuple descend des Vazimbas, êtres de petite taille mystérieux, méchants, bénéfiques et solidaires, qui auraient débarqué du fond de l’Austronésie entre le deuxième millénaire avant Jésus-Christ et le septième siècle de notre ère. On dit que l’esprit de ces créatures s’est enraciné si loin dans l’humus des terres intérieures et des côtes qu’il enveloppe l’âme de chaque arrivant et sa descendance jusqu’à la fin des temps, à commencer par les Indonésiens du huitième siècle. Vaincu par la supériorité technique des nouveaux locataires asiatiques, arabes, bantous, ces elfes indescriptibles auraient légué à chacun cette langue, ces coutumes, ces recettes, ces valeurs, ainsi que ces gênes qui nous unissent aujourd’hui encore, et les réfractaires aux mélanges auraient fui les persécutions génocidaires en se retranchant dans les forêts. Contre la loi du plus fort, l’âme vazimba aurait triomphé, confédéré le pays, pour que perdure à jamais ce je ne sais quoi de végétal, de vermeil et de bordélique, d’incorrigiblement amical, d’agréablement informe, entouré de fantômes, perclus de tabous, perdu pour la logique classique, un peuple aimant la paix, acceptant la douleur, artiste par essence, aimant la famille d’un amour fanatique, recherchant l’amitié en soi, étendant ce fanatisme à tout ce qui parle malgache, et qui répond aux belles définitions jungiennes de l’Âme.

Après quoi, ils pouvaient agir à leur guise, les Malgaches esclavagistes au teint clair, les roitelets, les pions gonflés d’orgueil, les comptoirs coloniaux, les groupes industriels. Les aspirants farouches  à la nationalité française que les dédains répétés de la Métropole ont poussés au suicide ou transformés en nationalistes éloquents. Les zones franches. Les exploitations minières, les singes savants, les maquisards. Et les intrigues. Passez-moi l’expression : les putains d’intrigues. Les scènes de ouf imaginés par des bêtes de scénaristes. Parmi les politiciens, les menteurs assassins, les innocents massacrés, les résistants fusillés pour l’exemple. Parmi les violations des Droits de l’Homme, les deux petites lignes consensuelles dans les livres d’Histoire et les faits verrouillés dans des archives que des Normaliens français, humanistes, sel de la terre, partagent en secret ; d’autres faits pris sur le vif cybernétique qui dépassent régulièrement les seuils ordinaires de tolérance à l’injustice. Des fratries entières enrôlées de force pour la mise en valeur de la colonie. Des bataillons de soldats envoyés mourir aux guerres européennes. Les survivants, donnant le spectacle de jeunes vieillards brisés, alcooliques et dépolitisés, transmettant leur résignation, leur matérialisme usé à leurs fils. Les trente glorieuses de De Gaulle suçant, pompant, vidant sans vergogne les richesses et les sueurs de Madagascar jusqu’à ce qu’il soit possible, et souhaitable sur le plan économique, de décréter une indépendance pour la forme. Une première vague d’exils sous Tsiranana, l’émigration d’indigènes refusant de vivre loin des Blancs, fiers de la clarté de leur peau, de leurs privilèges et de leurs cheveux lisses, emportant au-delà des mers leurs compétences, leur nationalité française, réduisant leur malgachitude à un parfait bilinguisme, à des réunions de familles chantantes, à des cultes communautaires et à des fêtes gasy, faisant le reste de la semaine des travailleurs exemplaires. Le regroupement familial. Le courage de partir à zéro.

Au pays, une révolution populaire en 1972, des rêves de véritable indépendance avec l’appui de la Russie soviétique, la malgachisation de l’éducation. L’échec. La misère et la passion des arts martiaux. L’installation à demeure de la gabegie. De l’émigration à nouveau pour fuir la cherté de la vie, les pénuries d’essence, les magasins vides. De la corruption, du tourisme sexuel, de la pédophilie. De quoi mourir de malnutrition ou de tristesse. Ratsiraka imitant Sassou Nguesso, orchestrant les trafics de pierres précieuses, et les routes détruites pour saper la concurrence, les monopoles d’importation, le népotisme le plus honteux, les experts et les intermédiaires occultes, la francophonie comptant ses ouailles, postant ses militaires, pilotant ses fonctionnaires, prenant bien garde à ses miches, veillant aux statistiques. Et les scientifiques de la malgachitude auto-proclamés, nomenclaturant les espèces vivantes ou les ethnies, ou les castes, créant des étages et des tiroirs qui ne correspondent à aucune division réelle. Par ces scientifiques, pantins des ministères, la formation de dizaines d’écrivains francophones rébarbatifs, grandiloquents, subventionnés, qui ne cherchent à enchanter personne, ou qui n’y parviennent pas.

Après l’avènement d’Internet, en pleine mondialisation, un coup d’état populaire, massivement acclamé, des grèves suivies massivement, paralysant le pays, des experts empêchés de gonfler les résultats d’un second tour électoral qui n’aura de ce fait jamais lieu. L’expulsion des agents de l’influence française, le musèlement d’une opposition sans assise populaire, fébrile et qui n’a de cesse qu’elle n’ait trouvé un porte-drapeau vraisemblable. Le soutien de la diaspora au dictateur légitime malgré la désinformation permanente sur RFI, AFP, le Monde et Libération concernant son action, sa popularité sur l’Île ou le cours des élections. Le triomphe du fait religieux, la dévotion d’État, à côté de la moralisation de l’économie, des points de croissance, des félicitations du FMI, la corruption d’État, la dérive autoritaire et la paranoïa criminelle de ce chef aussi harcelé qu’un leader africain au tout début des indépendances. Sept ans après son élection, un deuxième coup d’état fomenté par l’Hexagone, si l’on se permet d’en croire les révélations de Ratsiraka l’incroyable, pour rétablir une influence étrangère qui se réclame de quelques lettres de Louis XIV signées en 1643, puis d’une convention franco-anglaise signée en 1890, puis de deux ou trois massacres. Pistolet chargé sur la tempe des Généraux, foule rémunérée pour une révolution orange, conduite au carnage par un stupide imitateur de Ravalomanana, un bébé-despote sans carrure qui rendra à son rival les pires monnaies de ses pièces autocrates, sans accomplir le dixième de ses réalisations, les détruisant au contraire. Cinq ans de crise pour briser la fierté nationale à coup de balles réelles tirées sur les manifestants et faire passer à l’État malgache le goût de choisir ses partenaires lui-même. Des élections préparées par les acteurs mêmes du coup d’état. Une centaine de stations de radio et de chaînes de télévision fermées, des opposants maintenus en exil ou en prison, Ravalomanana empêché de rentrer au pays, craint comme un magicien par l’ambassadeur de France. De nombreux électeurs empêchés de voter, se plaignant de ce scandale en vain sur leurs blogs, par courriel, au téléphone. L’adoubement à la présidence de l’ancien ministre des finances de la criminelle Haute Autorité de la Transition. Un scrutin déclaré libre, transparent et crédible. Des plaintes pour fraude massive. Une fois les résultats du second tour prononcés, le retour de l’aide et des investissements internationaux, l’assurance pour la France de garder la main-mise sur le pétrole des Îles éparses, sur l’uranium prospecté, sur les marchés qui n’échapperont plus à Total, à Veolia, Bouygues, Bolloré. Des cris dans le désert diplomatique et masse-médiatique. L’indignation du parti des Verts en France, de la presse anglo-saxonne sur Internet, indignation aussi pieuse et vaine que la juste colère de la presse française contre les abus de Big Brother, d’Al Assad ou de Poutine. Ainsi va le monde, qui se réjouit du retour de Madagascar à la constitutionnalité et partage le soulagement des Malgaches réputés pour leur aptitude à la résilience, épuisés, indifférents à l’amertume des expatriés donneurs de leçons.

Et mon enfance. Le souvenir des âges où, née sous Ratsiraka, je ne m’imaginais pas capable de comprendre la langue française, encore moins de l’écrire. Et mes parents, Roméo et Juliette fusionnels, dont les familles sont si proches et si différentes à la fois, l’élite de l’administration coloniale habituée à son quota de lait, de jambon et de miel, mariée au nationalisme ascétique d’une famille d’universitaires et d’austères pasteurs protestants. Et ce choc intime, l’humiliation du premier jour d’école en terre françafriquienne, inhospitalière, la langue française apprise en trois mois pour surmonter des complexes d’infériorité, et l’écriture pour espérer trouver un jour la moitié d’une raison d’aimer vivre, de fermer la blessure narcissique de l’enfant grandie sans routines, sans références, sans conversation et sans la moindre conscience ni estime de son individualité, mal préparée de ce fait à rencontrer sans souffrir les impétueux aliens, les petits esprits capables de se suffire à eux-mêmes, petits cœurs jardinés avec assiduité par des parents rieurs, consommateurs aux besoins élémentaires, secondaires et tertiaires satisfaits, les arrogants, les irrésistibles et conformistes petites et petits Vazaha.

Et cette Histoire qui n’en finit pas de s’écrire à deux mains. Par des Anglais spirituellement nourriciers, libéraux séducteurs et fouteurs de boxon dans le mince empire français, Anglo-saxons bien-aimés des Malgaches protestants, alliés viscéraux des Merina, n’ayant que la logique de marché et un sinistre brevetage de la faune et de la flore en tête, attendant leur heure, l’air de rien, ayant encouragé pour cela l’éducation supérieure des indigènes comme ils le firent en Inde, ayant peut-être fait de l’Inde la puissance qu’elle est aujourd’hui. Ayant encouragé dans les années 1800 la construction des écoles, l’abolition de l’esclavage, l’écriture de la langue malgache, la formation d’une élite réelle, techniquement au point. Histoire écrite en parallèle par des Français occultant l’épisode anglais et ses apports, diabolisant le libre-échange, voulant ignorer jusqu’au ridicule la profonde nostalgie que la Grande-Bretagne a laissée dans l’inconscient collectif tananarivien lorsque Cecil, marquis de Salisbury, a lâché Madagascar pour Zanzibar. Des Français toujours en retard de quelques points de puissance, avides de matières premières gratuites et de grandeur francophone à peu de frais, et choisissant, dans leur visée de domination rapide, d’appuyer les intérêts des Betsimisaraka, des Sakalava, des Betsileo, au prétexte que ces derniers ne possèdent pas la perversité mentale des Merinas, faisant le choix de l’analphabétisme relatif, des manipulations de l’opinion aux limites des pratiques belges au Rwanda, tant il est doux de se sentir de naissance au-dessus d’une population de nègres orientaux, pour reprendre l’expression de François Léry.

Comme si, arrivés en France, les Malgaches ne s’étaient pas montrés, depuis toujours, particulièrement brillants. Avec des nuances pittoresques dans les degrés d’assimilation, ils ont vite fait d’offrir à l’ancienne Métropole une main d’œuvre parfois très qualifiée, parfois terriblement créative, toujours méritante. Certains, après avoir développé des complexes ataviques de supériorité à Mada’, noblesse andriana oblige, découvrent à Paris la condition d’aide-soignants sur-exploités, de brancardiers au SMIC ou de livreurs clandestins pour Chronopost. Privés de domestiques, ils luttent en appartement contre le temps, la poussière et le désordre qu’une caste inférieure combattait jusque-là au pays pour leur compte. Ils observent le stress assumé par leurs collègues occidentaux et, selon l’expression sacrée, s’adaptent avant de disparaître avec talent dans la citoyenneté française, les centres d’intérêts des Français, la politique à deux pôles, le sport, les actualités internationales, le Rap, le Rock et la Techno, et le Ragga Dancehall, et les vacances à quatre chiffres d’euros, et les régimes amaigrissants, et l’esprit critique en roue libre, et l’anti-impérialisme américain, et le rejet du cinéma français, et le racisme, et l’anti-racisme, et toutes les bizarreries typiquement françaises. Certains se méfient, ignorent et méprisent les Gasy croisés par hasard dans les endroits publics comme si l’Occident n’était plus assez grand pour absorber davantage d’Acculturés de l’ancienne Grande Île de France. Comme si une régression par contamination jusqu’aux marécages de la brousse népotique était possible. D’autres, comme suite à leurs lectures, à leurs études, à leurs rencontres ou par héritage nourrissent d’incorrigibles, de pénibles sentiments anti-français mais excluent de vivre ailleurs qu’en France, comme Gallieni avait exclu de prospérer autrement que par l’exploitation de Madagascar et la répression des indépendantistes malgaches, mais aussi parce que l’emportent les liens d’amitié, la belle aventure des couples mixtes, l’obsession de la tolérance et de l’équité rencontrée chez tant de Français, les rets de la littérature, les consolations de Césaire, de Céline, de Diderot, de Gide, Sartre et Weil, et de Breton, et les beautés de la langue de Rabelais ou de Racine, et parce qu’un pacifisme atavique a toujours protégé les membres de la Diaspora cultivée contre tout commencement de manichéisme intégriste. La galerie de portraits est infinie. Sans lien de causalité, avec le temps, de jeunes adultes multiculturels aux patronymes à rallonge se terminant par y ou par a, ne parlant pas un mot de malgache, écrivent l’anglais sur les réseaux sociaux, téléchargent des séries télévisées en anglais sans sous-titres, lancent des projets d’envergure, encadrent des équipes impressionnantes, font toutes leurs preuves avant de vouloir vivre à Londres, à New-York, à Hong-Kong ou à Montréal. Leurs ancêtres avaient quitté les archipels indonésiens, leurs parents avaient quitté Madagascar, ils quitteront la France, ils sont déjà partis, à l’instar de D’Gary, de Nogabe Randriaharimalala, de Theo Rakotovao, de Njava, ils s’ouvrent à un avenir imprévisible, ailleurs, en Chine, en Amérique Latine, que sais-je, là où des bras se tendent pour accueillir leurs compétences et bénéficier de leur amour du risque et, à force de développement personnel importé des USA, de l’estime qu’ils ont acquis d’eux-mêmes.

A Madagascar en revanche, du moins pour quelque temps encore, on achoppera sur lui. Sur cet excès d’âme. Sur ce trésor de peurs ancestrales, de trop hautes idées de soi privées de l’auto-acceptation qui protège l’ego des blessures. Il est toujours aussi sage à Madagascar de taire la vérité lorsqu’elle doit provoquer conflits, ruptures et mises au point. On évitera de s’affirmer contre la famille, les autorités, la hiérarchie. Il est toujours possible et souhaitable de fléchir un partenaire au mépris du Droit, en lui parlant comme à un frère, comme il est permis de forcer la main de ce frère, de ce cousin rétif, de cette belle-fille de quarante ans au nom des liens du sang, des services rendus ou du droit d’aînesse. Sur cette île, la franchise blesse. La discipline assèche. La systémacité rebute. La clarté tue. Le mot ponctualité n’a pas sa traduction. Mora mora : pour emprunter l’adage des Africains du continent, l’Europe possède les montres, les Malgaches ont le temps. L’opinion des autres est d’or, la réputation est parole d’évangile. Albert Memmi fait remonter cet état d’esprit à l’époque coloniale où les adultes conditionnaient les enfants à avancer dans l’existence aussi loin que permis par le colon, aussi loin que les voisins avaient le droit d’aller, mais à ne jamais oser davantage, à ne jamais trop réclamer l’équité, la justice ou l’exactitude, la menace de représailles aussi cruelles qu’imprévisibles étant réelle. L’envie n’en était que plus poignante d’en imposer aux mêmes voisins malgré tout, par la recherche de la distinction à peu de frais, par la complexe scientificité des discours ou, simplement, par l’usage de la langue française. Pour peu qu’il y ait des Vazah pour arbitrer les mérites et entretenir l’émulation, le destin du colonisé devenait alors l’équivalent d’un parcours scolaire sans fin, une compétition avec ses compatriotes. Mais dès que le Blanc avait tourné le dos, qu’il se désintéressait du groupe dominé, ou dès la fin de la journée de travail, le colonisé abandonnait avec un soupir d’aise la discipline, la motivation qui le caractérisaient jusqu’alors. D’exécutant hors pair, il se laissait aller au désordre, à l’alcoolisme, à la paresse et à la seule chose qui existait vraiment pour lui : au lien sacré, nutritif et protecteur qui l’attachait à sa famille, à sa communauté. Il ne pouvait s’aimer lui-même en dehors de l’approbation du Blanc. D’aucuns disent que la décolonisation effective justement exige de renoncer à tout cet ensemble de mentalité floue, chaleureuse, ondulante. Or plus de quarante ans après les indépendances, les mêmes attaches affectives en dépit des droits individuels, le même sentiment de devoir noyer son droit à l’auto-détermination dans le bain vaporeux de la même immense famille, les mêmes heures de palabres, y compris sur Internet, et le même contrôle social par la réputation, semblent suffire aux Malgaches pour se sentir vivre. Et de tenir ainsi à distance une réalité occidentale admirée en surface, mais finalement dédaignée, trop aseptisée. Dans cette réalité efficiente les chiffres ont le dernier mot, rien dans le quotidien n’est laissé au hasard, à l’improvisation, à l’inspiration du moment ; on n’y récolte rébarbativement que ce que l’on a semé. Dans ce monde fonctionnel les Blancs mangeurs de cœur humain se démènent jour et nuit sans solidarité ni but, obéissant à  l’obligation existentialiste de faire et en faisant se faire et n’être rien que ce qu’on fait, un peu comme des domestiques, des mpiasa ou des andevo.

Selon quelques partisans, à côté de ses erreurs et de ses crimes, Ravalomanana aurait tenté la décolonisation psychologique de Madagascar en incitant son peuple à s’aimer lui-même, à travailler dur, d’abord pour lui-même, sans faux-semblants, à produire lui-même ses produits de consommation, en tenant les yeux fixés sur des objectifs ultra-libéraux qu’il a accepté de viser, en refusant au niveau individuel les traditionnelles et innombrables entorses au Droit Commercial. La Haute Autorité de la Transition aurait travaillé, entre 2009 et 2014 à briser tout cela. Des incompétents notoires ont pris la place, à tous les échelons de l’administration, de fonctionnaires qui avaient fait leurs preuves. Sous Rajoelina, la corruption, l’inconséquence et la pire insécurité ont repris leurs droits, ainsi qu’un sentiment national d’indignité et d’impuissance. Cette entreprise de démolition aura été soutenue jusqu’au bout par l’administration de Sarkozy qui, en supprimant la cellule africaine de l’Élysée, puis en accueillant fastueusement le petit putschiste, a mené une gestion décomplexée  de la Françafrique. François Hollande et Laurent Fabius se sont empressés, eux, de désavouer le prince des mafiosi malgaches et d’afficher une distance appréciable avec l’Île rouge. Mais l’élection de Rajaonarimampianina coïncide avec l’invitation ou le retour de de Guéant, de Mitterrand (Jean-Christophe), de Scarbonchi. Est-ce la renaissance de ces réseaux et de ces pratiques occultes initiés par De Gaulle, destinées en premier lieu à empêcher la démocratie réelle de faire dériver les anciennes colonies hors du pré-carré africain de la France ? Espérons que non. Espérons surtout que le peuple malgache n’en vivra pas moins content, selon sa conception à lui du bonheur.

Si Albert Memmi se trompe, si les spécialistes du fait colonial et de la Françafrique ont tort en ce qui concerne Madagascar, alors il faut que ça soit de l’or. Ce que les Gasy de l’Île ont l’air de préférer à ce que les étrangers souhaitent pour eux, il faut que ça soit quelque chose d’irremplaçable. Je donne ici ma version actuelle de l’Histoire de ce pays magnifique. Mais le monde étant la jungle immorale qu’il a toujours été, il n’y a jamais lieu de juger les cultures, même paternalistes, même dominantes,  même en danger, il n’y a pas lieu d’être normatif. Ce qui mérite d’être saisi, accepté, décrit, sublimé, c’est ce qui est, c’est ce qui se produit dans nos vies. Être malgache, en-dehors des arrière-pensées (géo)politiques, j’aimerais que l’on arrive maintenant à dire ce que cela veut dire, en particulier pour une personne de ma génération, de la façon la plus féconde possible : par des fictions de qualité. Entre les robots technolâtres annoncés par Georges Bernanos, les caricatures de POV, de Ramafa ou de Ranarivelo et le sourire impénétrable du Malagasy inapproché jusqu’à présent par aucun écrivain francophone au monde – hormis par le surdoué Jean-Joseph Rabearivelo – il y a de quoi enrichir la littérature mondiale. Quel défi stimulant et, en cas de réussite, quelle combustion de beautés certaines attendent le lecteur, immédiatement grisantes, consolantes, sans notes de bas de page, sans recours au curriculum vitae de l’écrivant pour palier l’ennui produit par des textes qui puent la Coopération et les Affaires Étrangères. Une beauté directe, aussi impertinente qu’une observation de Proust, littérature née d’une lutte singulière, dans les règles de l’art, contre la bien-pensance, les concepts et les clichés. Beaucoup de travail en perspective, beaucoup de plaisir pour que fleurissent ces vérités romanesques qui donneraient illico sur de l’invisible en avant, oh, mère.

Ampanarivona2
Village d’Ampanarinivoana – Janvier 2014 – ©Nitou

Je dédie cette note à mon père.

 

Ludovic Bablon et l’art du récit

« Avec l’air de quelqu’un qui cherche son chemin dans le désert il prit place à l’endroit où l’on avait disposé avant lui tant de gens de parole, tous muets d’admiration ou bavards après leurs traumatismes, éclairés par la même lumière bleue-jaune de chaque fois qu’il est 21h dans l’écran, en léger différé. Des présidents en campagne dix ans avant leur première rencontre politique. D’autres journalistes invités par les journalistes à propos de scandales journalistiques. Des responsables des secteurs innovants de l’économie. De très jeunes filles qui venaient de passer directement du Kansas à l’éternité, actuellement à l’affiche dans divers trous du cul d’un Maine-et-Loire local. Tous les vieux cons, toutes les jeunes chattes, et combien de confirmés-sans-rien-à-prouver, avaient posé leur cul par-là. Ce soir-là, avait-il décidé, on verrait un homme fait, d’expérience, portant le poids des ans, on verrait un visage trop gris d’avoir trop vécu, une terre glaise mésopotamienne qui commençait juste à sécher, et il était vieux, européen, mur et sceptique devant les trentenaires de l’audiovisuel américain, des fils de classes moyennes ayant vécu en zone pavillonnaires, lui mat parmi eux pleins d’éclairs, de flashes, d’éclats de lumière dans le châssis en fer des lunettes d’un expert en cinéma. »

Ludovic Bablon, K.I.N.S.K.I, Livre 6, Work in progress

J’ai l’âge de Jésus Christ et je suis écrivain. Nous sommes en 2007. J’écris comme d’autres dorment, boivent des bières en terrasse ou commandent des épaules d’agneau confite au jus de courgette farcie. Pendant que l’on danse au Rex club, ou que l’on dépose deux petits d’homme frisés aux jambes réfractaires dans une baignoire en confiant au plus âgé l’épuisette jaune et ses poissons bleus, pendant que d’autres mettent les tagliatelles à cuire en buvant un verre de Lirac, moi, dans mes 21 mètres carrés j’écris sans réaliser qu’à la même heure des femmes racontent leur journée de bureau puis regardent FBI, portés disparus. Le lendemain presque tous dorment jusqu’à des sept heures du matin : je travaille à mon second roman de cinq à sept heures trente et je fais de même au retour. Le jour je rapproche des factures sur SAP dans une société d’outsourcing avec d’autres opérateurs de saisie et je suis accompagnée dans l’écriture de mon deuxième roman par mon ami Christian VDB, fondateur de la disparue maison d’éditions R, qui se propose d’éditer Tota Gratia avant Le Stupéfiant qui fait alors 400 pages. Je suis méritante d’autant que, sans le dire à Christian, j’explore tous les recoins d’une impasse : achever Tota Gratia me paraît aussi nécessaire et suffisant à mon salut, qu’infaisable. Le Stupéfiant racontait l’histoire d’un jeune Brun attiré par une Blonde. Tota Gratia, lui, raconte l’histoire de quatre frères et sœurs d’origine malgache dotés chacun d’un ou de plusieurs conjoints, impliqués ou non dans un mouvement religieux qui brasse tous les milieux sociaux, et qui, à la manière de Saint Jean-Baptiste, accuse tous les métiers du monde capitaliste de tous les péchés contre Dieu. Je me débrouille : j’écris un chapitre après l’autre, suivant le plan que j’avais établi sur Excel une fois pour toutes, et ce plan, je le malmène au petit bonheur la chance. Je panique sans mettre le désordre mais je continue et pour me donner de l’air je mets à jour un site, un blog, toutes ces choses qu’on fait.

Ludovic Bablon entre en contact avec moi. C’est l’incident déclencheur. C’est l’auteur de plusieurs romans difficiles de qui, à l’époque, je n’ai qu’une opinion ferme, qui ne changera plus : il écrit mieux que moi. Je l’écris dans mon blog. Je sais de quoi je parle : de nombreux extraits de ses romans sont disponibles sur Internet, sur son site rouge et blanc ou chez ses pairs, ou sur d’innombrables revues amies. Je me souviens du Matricule des Anges (pour les textes de critique littéraire) de Sitaudis, de La mer gelée, du Terrier, de Remue.net, de Nioques, il est mis (nous sommes toujours en 2007) au même niveau que des auteurs aussi déchaînés, formalistes et d’avant-garde que divers, aussi péniblement divers que son ami Arno Calleja, François Bon l’ubiquiste, Charles Pennequin, le premier Mehdi Belhaj Kacem, Samuel Rochery, l’irrésistible Nathalie Quintane, etc. Tout ce groupe de producteurs d’écrits postmodernes intoxiqués d’humour ou de produits illicites, qui n’aiment pas ce dont je me nourris alors. Moi qui lis essentiellement des auteurs morts ou mystiques, ou d’obédience patriarcale, ou bien monothéistes, ou de Droite, ou bien tout cela en même temps, les amis de Bablon ne m’interpellent pas.

Bablon cependant a durablement retenu, comme on dit, mon attention, au point que je le cite dans mon blog-fiction d’alors, sans pour autant pourchasser son actualité. Je me suis levé, avait-il écrit de son côté, dans son Histoire du jeune homme, et j’ai eu envie d’écrire. J’en ai souvent une envie irrépressible. Je m’y mets et je n’ai rien préparé. J’improvise tout. Je fais le plus de phrases possible ; j’ouvre des possibilités, je ferme des chapitres ; je mets en scène des paragraphes. Instinctivement, j’ai du pouvoir. Il publie, auto-publie. Il fait des lectures, écrit des chroniques et des textes de critique littéraire, pendant que j’écris mon roman loin de tout, de cinq à sept trente, puis de dix-huit heures à vingt heures.

 Bablon-Sepia

Nous sommes en 2007 et je découvre que le Rimbaud des années 2000 a mûri. Il travaille depuis 2002 à K.I.N.S.K.I., dont il me demande de lire, en toute confidentialité, les livres 1, 4 et 6 dans leur version intermédiaire. Je me rends à l’évidence. Ludovic Bablon n’écrit pas mieux que moi, on ne peut pas dire ça. Mieux vaut cesser de présenter les choses sous cet angle. Car je vois bien que si je m’obstine, à l’âge qu’avait le Christ au moment de partir en mission, à voir les choses d’un point de vue de concurrence, je peux tout aussi bien ranger mon notebook électronique et dire merde à mes personnages chrétiens révolutionnaires, comme à tous les futurs personnages de la diaspora malgache, inspirés de mon boxon personnel, qui se proposent pourtant de me tirer de mes exils. Je décide qu’écrire bien n’est pas aussi important que d’aller au bout de ce fichu testament en plusieurs tomes qui ne me laissera pas tranquille, et qu’il va s’agir, comme dirait Chloe Delaume, de rester concentrée, avec autant d’humilité, de joie et de courage que possible, sur ce que je suis appelée à écrire, peu importe ce qu’arrive à faire le voisin. Peu importe le talent du voisin d’enfoiré qui non seulement connaît trois fois plus de figures de style que moi, a recyclé plus d’époques littéraires que moi, et traversé tous les arts et tous les savoirs, mais, fait dérangeant qui heurte aussi bien ceux qui assistent aux lectures publiques des extraits de son K.I.N.S.K.I, cet enfoiré, t’as vu, arrive à nous rendre ses personnages, ses décors et, ses dialogues  aussi vivants que ceux de Lindelof & Abrams, de Bergman, de Arndt (Michael) ou de Puzzo & Coppola. Au niveau de l’histoire, dans le roman français, seuls des Gabriel Musso et des Maxime Chattam arrivent au même niveau de pureté et d’efficacité dramatiques, alors même que les éditeurs semblent s’être appliqués, depuis l’effondrement du Nouveau Roman au moins, à dissocier dans l’esprit du public l’art de l’intrigue de l’art d’écrire. Je ne vais pas revenir sur ce petit phénomène en voie d’obsolescence. Avec K.I.N.S.K.I, Ludovic abandonne le domaine en noir et blanc de la poésie postmoderne pour quelque chose de plus effrayant et d’inévitable : il construit le roman total du 21ème siècle, dans l’attente duquel Michel Houellebecq bâtit, sous les crachats et les médailles, une œuvre intermédiaire. K.I.N.S.K.I est une fresque païenne. Ludovic Bablon en maîtrise à peu près tout : le style, le fond, la forme et le supplément de magie, sur six tomes. Nous sommes en 2007, je ne trouve aucun mot pour décrire ce que je lis, alors je m’offre, dans le métro, les séances de lecture les plus électrisantes que j’aie connues depuis ma découverte du Voyage au bout de la nuit de Céline ou de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Cervantès. Après, c’est mon opinion personnelle.

C’est quelque chose que nous faisons pendant que vous me lisez : échanger nos impressions de lecteurs-écrivains. Alors que d’autres continuent à gaspiller leurs euros en envois de manuscrits, des écrivains au sommet de leurs facultés donnent à lire à leurs amis les versions presque abouties de leurs textes et, par emails espacés ou en mitraille, parlent de mécanique, d’électronique et de logistique, c’est-à-dire d’intrigues secondaires, de gestion de l’information, de topographie, de justesse des dialogues, de métonymies, d’ellipses. Puis ils s’auto-publient. Bien entendu, vous savez qu’il ne faut jamais faire ça. Il va de soi que si vous envoyez vos textes à vos amis, vos amis vous mentiront. Disons que c’est sûr : d’accord. Mais sans mentir, les camarades écrivains, simples esthètes, étudiants, graphistes ou informaticiens sont quand même aussi bons, croyons-nous, que le stagiaire de chez Denoël pour nous signaler nos points forts et nos erreurs comminatoires et les aberrations ou les complaisances complètement inacceptables de nos textes. Nous nous faisons peu de cadeaux, nous disons nos jalousies, nos réserves, nos admirations. Nous nous vexons pour très peu et fomentons des vengeances. Mais nous sommes honnêtes. Au passage, Ludovic Bablon me demande si je connais les règles du scénario. Près de moi, un mauvais ange crève d’envie de lui répondre merde, j’écris des romans, je suis l’auteur du Stupéfiant et je prépare Tota Gratia qui sera publié chez R. Toi, le putain de meilleur d’entre nous, laisse-moi développer ma spécificité, écouter mon daimon et m’abandonner au fil des mots. Mais l’ange calme capte dans la question de Ludovic ce qu’il faut entendre vraiment : on me parle de tension dramatique, de structuration du sous-texte, de principe d’antagonisme, de fossés narratifs. Et moi je suis dans l’impasse où m’ont conduite des lacunes indéniables.

Je demande à voir.

Bablon-NB

Nous sommes en 2008, Ludovic vit encore à Marseille : à l’occasion d’une exposition de copains à Paris, il m’offre une heure et demie de cours dans un café de gare parisien. Un jour de mai, je bénéficie d’une ou deux heures supplémentaires de cours de storytelling au café dénommé le Cavalier Bleu. Tout en me parlant d’égal à égale, alors qu’un serveur repose à terre la bouteille d’eau que Bablon a sortie de son sac et posée dix fois sur notre table, il me présente ses outils, dont un logiciel d’aide à la composition dramatique, que j’adopterai plus tard pour l’élaboration de S***. Plus tard, je lui fais parvenir mon manuscrit en préparation. Il m’en fait une critique bienveillante par Skype. Je suis licenciée par ma société d’outsourcing pour raisons économiques. J’envoie des CV à des banques. En septembre je retrouve un travail. Un poste d’opératrice de saisie dans le quartier d’affaires de la Défense, où l’on me laisse découvrir – et gérer – le contexte de mes tâches d’exécution. Je ne peux m’empêcher de le faire à 200 %. Chaque jour, j’apprends. Je rencontre l’homme de ma vie, plus rien ne sera comme avant : je suis libre. J’élabore des process, j’aide au recrutement, je manage, je contrôle-qualité. J’emménage avec mon musicien. L’énergie pour écrire Tota Gratia part dans les tableaux de suivi et les réunions, d’autant que les cours de Ludovic m’ont fait comprendre en quoi Tota Gratia était mal parti, ayant été élaboré, comme nous disons entre écrivains, « au génie, » échappant de ce fait à toute possibilité de restructuration. Il faudrait quelques semaines, quelques mois d’écriture à temps plein pour tout remettre à plat, alors que moi je découvre, à temps plein, le travail en open space, les émouvantes manies des chefs de projet, la typologie des commerciaux, les psychoses des clients, toutes populations aimables au demeurant, sans oublier les vicissitudes de la vie de sous-chef que je mène. Je suis très loin de pouvoir côtoyer mes personnages miséreux, SDF ou malades mentaux et cela bride mon imagination. Plus grave : les tours de la Défense m’enferment dans l’obligation de renouveler ma force de travail par des heures de sommeil de véritable assistante, par des films grand public au complexe UGC, de bons petits plats, des pots de glace à la crème fraîche et des pizzas trois fromages devant des DVD. Je prends 5, puis 8, puis 10, puis 14 kilos. C’est très instructif et c’est ainsi que naît l’idée de S***, que je construis entièrement selon les principes dramaturgiques inculqués par Ludovic Bablon, en vigueur en vérité depuis Aristote, maîtrisés par Molière et Faulkner, en passant par Balzac.

J’organise mon propre mariage. Je prends des notes à même la Belle-Famille.

Je décale mes horaires, j’écris le matin au McCafé des Quatre-temps. Je fais mon possible, mais ce n’est pas suffisant : ma vie d’assistante opérationnelle semble nuire à ma créativité. En 2012, je crée Delonix Editions et je nettoie, donne à corriger, revois, mets en page et publie Le Stupéfiant. C’est un travail harassant mais peu créatif : le seul travail littéraire à ma portée. Pour en venir à bout je cesse de travailler le vendredi. J’entreprends de publier dans la foulée 25-30 ans. Hélas le texte, improvisé au fil de la plume jusqu’à cet horrible dénouement tiré par les cheveux, très insignifiant, est irrécupérable en l’état. Je le recommence à zéro, j’en développe les personnages et ajoute deux narrateurs. Cela se fait vite et avec plaisir, grâce à mes nouveaux talents de scénariste. En attendant je laisse S*** au frais, en plein milieu de la rédaction. Nul n’est obligé d’avoir suivi jusque-là. Ce qu’il faut retenir c’est qu’avec ces idées d’écrire suivant des règles de base et des techniques éprouvées, ou pour d’autres raisons, peu importe, bref, j’aurai vécu quatre ans à passer d’un chantier à un autre. Je n’aurai rien publié dont je doive rougir et c’est le plus important. Mais je n’aurai rien achevé de mes trois romans en cours.

Je craque.

 DefenseCLGPhoto : ©Cécile La Gravière

Je lâche prise. Je quitte mon travail moins pour les raisons évoquées plus haut que pour d’autres raisons, fourmillantes, lumineuses. Je tombe aussitôt malade. J’ai l’âge de Frédéric Chopin et de Blaise Pascal et je suis écrivain. Je crois que je touche le fond lorsque S*** s’impose à moi. Le finir. En achever le premier jet. Puis reprendre ce brouillon brûlant et structuré, le nourrir de toutes les notes que j’avais prises, de tout ce que j’avais appris à mettre en place avant la rédaction, et de toutes mes impressions d’employée du secteur tertiaire. Relire mes fiches personnage, mes tableaux thématiques, mes différents niveaux de progression. Je suis dedans, je me consume d’excitation et un jour, ce texte sera prêt. Il sera bon, parce que composé avec art, exigence et patience, avec amour aussi.

Nous sommes en 2013, mon assurance, ou plutôt mon autorité repose, certes pour une infime partie seulement, sur le sentiment de connaître l’art du récit et, dussé-je un jour perdre ce que j’ai d’autre, d’avoir tout de même le loisir inappréciable de perfectionner cet art, et ce, tout au long de ma vie, jusqu’à trouver, en transcendant les règles immuables, ma Terre, et une Langue à offrir, entre Madagascar, Dieu et ceux qui en dictent les noms, mon besoin de cinéma et de Jazz. J’ai le projet de mourir centenaire entre deux romans et deux recueils de poèmes.

Il y a plus grand : nous sommes en 2013 et depuis trois ans, grâce à Ludovic Bablon, je vis de poésie. Un poème, c’est une émotion forte coulée dans une forme, suivant un principe d’agencement qu’il est bon de maîtriser si l’on veut en extraire toutes les possibilités esthétiques, philosophiques, dramatiques et spirituelles. Mais de quoi une émotion est-elle faite. Et qu’est-ce qu’une forme, et qu’est-ce qu’un genre. Et de quel principe d’agencement parle-t-on : pourquoi ne peut-on pas simplement noter ce qui vient comme ça veut, et polir, et polir. Les réponses à ces questions sont dans tous les bons livres sur l’art dramatique et sur l’art du scénario, dans les polémiques entre Aneau et Du Bellay, Racine et Corneille. Elles sont les bases tacites des querelles entre Zola et Huysmans, entre Hugo et l’Académie Française, à savoir que, peu importent les sensibilités, les thèmes et les idées, on ne raconte pas une histoire, on n’évoque rien, en fait, comme on vomit son calamar grillé à la plancha, son jus à l’ail et son persil, avant de donner son dégueulis à tel ou tel éditeur complaisant qui fera le vrai travail de composition (ou pas.) Peut-être prisonnier au début, lui aussi, de son « génie », de son désir très fort d’écrire des mots les uns après les autres à mesure qu’ils faisaient pop, Ludovic Bablon a voulu maîtriser son propos et, à force d’écosser la littérature existant sur l’art de la composition, a développé une expertise dont, par exemple, le présent article profite.

Pour les écrivains, les vidéastes sur youtube, les dessinateurs humoristiques, les faiseurs de tracts révolutionnaires, les amoureux de la twittérature, les qui veulent raconter des histoires que l’on écoutera vraiment, faire  passer des messages qui seront entendus, divertir autrement qu’en rêve, transformer les vies autrement qu’en programme, ou simplement se comprendre eux-mêmes et divulguer leur cosmos mental sous la forme d’un monde vrai, doté de toutes les dimensions requises, et qui veulent n’avoir pas avoir œuvré en vain, Ludovic Bablon peut apporter beaucoup. Beaucoup d’internautes distillent des conseils utiles, à coups de billets de blog ou de tutoriels. Ludovic, lui, peut offrir le maximum de ce que l’on peut attendre d’un enseignant, à partir de dispositifs pédagogiques que personne en France n’a la volonté ni les moyens de créer, de remettre en question et d’affiner sans cesse. Il s’adapte à tous supports, à tous types de personnalités. Plus particulièrement il connaît, pour les avoir mises en œuvre à plein temps depuis très longtemps, les spécificités de l’écriture romanesque. Il a aidé beaucoup, beaucoup de créateurs depuis 2007. Après, faites comme vous voulez. Mais lire ses conseils vous conduira quelque part. (http://www.storyanddrama.com/fr/) Il faudra s’attendre d’abord à faire une rencontre mémorable, attachante, probablement agaçante pour ceux qui ne partagent pas sa vision de l’humain ou qui ne sont pas capables de sourire à leurs adversaires idéologiques, ceux à qui la spontanéité et l’esprit d’enfance font peur. Mais si vous avez réglé vos problèmes d’ego, liquidé vos préjugés et vos complexes de domination, et si vous acceptez par-dessus tout de travailler, alors plus tard, bien plus tard, une fois seul face à vos projets, vous entrerez en contact avec vous-mêmes et serez conduit à faire partie des artisans qui transmutent leurs paragraphes, ou leurs séquences, ou leurs images en émotion pure – et leurs idées en actes vivants.

Sur Saint-John d’Orange de Basile Szymanski

I want a hero : an uncommon want,
When every year and month sends forth a new one
Lord Byron

Et c’est encore une fois que je n’aurai pas eu la présence d’esprit de me pénétrer du fait de la présence des choses ! J’aurais pu la dévisager pour toujours et l’écouter pour jamais et prendre sa formule sur le vif ! Au lieu de cela, j’ai pensé, à quoi ? à tout ! Et c’est passé.
Jules Laforgue

La définition de la seconde (la seconde est la durée de 9 92 631 77 périodes de la radiation correspondant à la transition entre deux hyperfins de l’état fondamental de l’atome de césium 133) est plus longue que la seconde.
Nathalie Quintane

À Johanna L.

Maintenant, voilà : Basile Szymanski possède aussi un talent d’auto-éditeur et, s’il pouvait me pardonner cette indélicatesse, à moi qui ne le connais de nulle part, et à moins que l’Éditeur de ses rêves ne le reçoive à bras ouverts, j’aimerais le voir, à l’avenir, publier ses livres lui-même par le biais d’un site d’impression à la demande, pourquoi ? Parce que cela reviendrait, sans tendre un euro, sans abandonner le moindre de ses droits d’auteur, à produire le manuscrit prêt-à-clicher qu’il a su fournir aux éditions l’Harmattan selon les instructions jointes à un contrat dont on connaît les alinéas stupéfiants. Alinéas sur lesquels je ne me répandrai pas, mais qui font que son premier livre souffre vraisemblablement, aujourd’hui en tout cas, de la mauvaise réputation de la maison qui possède le fonds d’édition le plus important de France. Cette réputation fait que, même si les jeunes auteurs de l’Harmattan bénéficiaient des services d’un attaché de presse agressif, ce qui n’a pas l’air d’être le cas, les journalistes littéraires s’interdiraient malgré tout d’écrire sur leurs livres.

Après, pour ceux d’entre les (bons) écrivains de cette écurie qui ont la fibre commerciale, il reste la possibilité de démarcher les chroniqueurs amateurs dépourvus de préjugé, soit que préjuger ne soit pas dans les mœurs de ceux-ci, soit qu’ils ignorent tout du monde de l’édition. Mais Saint-John d’Orange semble avoir été écrit pour convenir en priorité à son auteur, pour combler une certaine fringale spécifique de beauté particulière, comme tout bon livre d’ailleurs. Et s’il a plu à ce jeune écrivain de signer un texte sans concession aux normes exigées par le blogueur litt’ moyen, ce dernier, généralement cramponné aux conventions du roman traditionnel, prendra, pour sa part, la liberté de ne pas écrire un seul paragraphe sur Saint-John d’Orange. D’où black out sur Szymanski. Je systématise honteusement, je parle sans savoir : je sais. Mais bref, je fais partie des chroniqueurs sollicités par l’auteur-musicien et, contrairement à ce qui se produit d’ordinaire, je me suis trouvée en présence d’un texte irréprochable, sans coquilles ni fautes, bien plus propre que certains produits des maisons d’édition les plus respectées. Et mieux que cela, mieux que les centaines de gâte-papiers élevés à bout de bras jusqu’au nirvana de la bonne presse par les commerciaux que l’Harmattan se refuse à embaucher, Basile Szymanski sait écrire, divertir, séduire son lectorat-cible. Il s’inscrit dans une tradition. Il a trouvé un style et le sujet dont il traite de façon originale est un sujet qui touche. N’y allons pas par quatre chemins : sa tribu d’élection n’est pas la mienne mais j’ai bien aimé son livre.

Gerard Rancinan

Si dans ce livre la structure déconcerte, si le sujet n’est pas conçu pour être cerné d’emblée, c’est parce que, un peu comme pour les publications des éditions Quidam, Cheyne, ou Armourier, dans Saint-John d’Orange le style justement prime sur le sujet, et il s’agit plus précisément d’un style ludique, jamais loin, donc, d’une certaine poésie contemporaine, celle que montrent par exemple le-terrier.net, T.A.P.I.N, remue.net, sitaudis.fr, et j’en oublie.

Ça, j’en oublie.

Le Petit prince sous champi : c’est le sous-titre accolé tendrement par Sylvain Fesson à SJDO. Comme si Szymanski avait monté son récit en ingérant, ou pour accompagner l’ingestion par son lectorat de divers substances hallucinogènes. C’est impossible à trancher, mais le texte que j’ai reçu n’est effectivement pas loin d’avoir produit sur moi un certain effet psychotrope : souvent, au détour d’une métaphore, j’ai senti mes synapses déraper, j’ai kiffé, j’ai ri. Cependant, étant largement revenue de ce type de voyages textuels, aussi délassants soit-ils, les aimant toujours bien, je l’avoue, mais ayant trop de questions granitiques à creuser, quelques édifices en construction, je me serais abstenue d’écrire cette note si je n’avais pas décelé dans cette écriture ludique l’affirmation d’un absolu et, partant, d’un désespoir, d’un pan de réalité, d’une furtive présence. Après les confessions d’un narrateur aussi malicieux, sensible et désabusé que vain, j’ai découvert avec soulagement la figure du Saint qui donne son nom au livre. Szymanski concède un pitch sur Parlhot.com : les trajectoires inversées des deux personnages, le Saint/le Je, se croisent à un moment et il n’y a, effectivement, pas grand-chose de plus à raconter, sauf à déflorer non pas l’intrigue, mais le dispositif installé par l’auteur jusqu’au Canto qui commence par « Je crois qu’il est temps d’admettre que… ». Et qui nous récompense, disais-je, par un effet de présence agréable qui nous mène jusqu’au dernier mot de l’épilogue.

Il faut souhaiter à Saint-John d’Orange de rencontrer ses lecteurs-type, facétieux ou mélancoliques, assoiffés de paragraphes qui les déroutent, les déradent, les dérident. Je les vois d’ici : irréligieux, cultivés. Certains ont fait le tour des questions levées par les sciences humaines, ne serait-ce que pour obtenir leurs Unités de Valeurs en arrachant la moyenne à leurs partiels. Certains sont de furieux autodidactes, ils ont exploré les cent divisions de la classification Dewey. Certains sont snobs, ils aiment la sensation de ne pas tout comprendre à ce qu’ils lisent. Certains ont vu tous les films et n’achètent pas les livres pour y repérer, vas-y, des personnages, des intrigues, des décors. La plupart reposent avec rage les romans qui osent commencer par : Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris etc. Non, ils n’ont pas grand-chose à taper d’être menés par le bout de la péripétie vers quelque dénouement compréhensible que ce soit.

La plupart, même sans avoir lu Laforgue, Joyce, Ionesco ou Tarkos versent des larmes de chevrotine fondue à la pensée des centaines de milliers de lecteurs qui ont acheté, lu, aimé le « roman » dont l’incipit est  : Elle est américaine, étudiante en troisième année à l’université de Berkeley. Le premier livre de Basile Szymanski s’adresse à ces lecteurs-là, il commence au futur et ne fait pas n’importe quoi de la liberté formelle dont il s’empare. Il amarre son style – j’y viens, regarde – à des socles esthétiques réels, pour ne pas dire ostentatoires, et réellement esthétiques. Ces socles sont imbriqués, si je puis me permettre, avec talent. On pourrait les appeler Dolce vita, Fin de siècle, Post-modernisme.

Pour la dolce Vita, cela saute aux yeux, cela compose on va dire la captatio benevolentiae du livre avec, notamment, ce double-sens très réussi, très jeunesse dorée injecté sur le verbe « fondre » dans le tronçon de phrase que je voudrais avoir déposé à la SACD : la nuit romaine qui fondra comme un sorbet sur le fantôme du Colisée. D’autres allusions à Fellini embellissent le texte, tant dans le choix d’une structure sibylline à première vue que dans les annotations qui renvoient au culte de l’intelligence pure, à l’aristocratie, ou du moins à cet idéal de désœuvrement, de futilité, de « vie inimitable » qui séduisent toujours. Nous voyageons donc entre Fitzgerald, Sagan, Sofia Coppola et Easton Ellis.

Boris Pelcer
Et l’on ne peut craindre d’avoir à aucun moment glissé dans la sentine où prospèrent Von Ziegesar, Pille, Sperling et consorts, parce que chez Szymanski, l’esprit Fin de siècle écrête chaque phrase au burin de l’humour, de la dérision, de la distanciation à tout prix, voire de la démystification grasse. En revanche, premier livre oblige, que sais-je, cette utilisation stylistique de la trivialité frôle si souvent la facilité qu’elle troue des fois le placo par mégarde, comme dans tels dialogues jeunistes ou surtout tel zeugme qui, à mon sens, rate bien bien la dernière marche et nous donne, à nous aussi, envie de pleurer des larmes de spectateur, d’esthète et de crocodile. Meilleur dans la parodie et en particulier dans l’application des lieux communs de la mystique universelle, l’auteur sait accommoder un ton impeccablement sentencieux avec de proverbiales énormités, dans un éclat de rire hérité du Lord Byron de Don Juan. Il est encore plus plaisant de reconnaître sans arrêt, sans lassitude, le goût de Huysmans, de Schwob ou de Lorrain pour l’accumulation, la juxtaposition burlesque ou finaude d’éléments hétéroclites.
Dave Pollot
L’exigence formelle est toujours là cependant, dominant la fatigue décadentiste. Car si le nouvel auteur fin de siècle a lu tous les (ou lu trop de) livres, son esprit exulte, n’est pas triste, et sa chair ne l’est pas davantage, d’après ce qu’il en dit, du moins. Après le modernisme tyrannique des trente glorieuses, qui alla jusqu’à interdire le figuratif à ses grand-oncles, il s’autorise à imiter les choses du monde. Lui aussi rejette les formes vieilles, mais n’a pour autant pas l’ambition d’en inventer de nouvelles. Ce n’est pas qu’il se fiche des formes, jamais de la vie, ni qu’il manque de courage, c’est qu’il faudrait voir à créer une forme nouvelle à partir de ce qu’est devenu le monde. Ce serait une forme bâtie sur de l’incertitude et du chaos, de l’hyper-information, de l’hyper-technologie et de la consommation de masse. Ce serait du post-modernisme.

Les pionniers de la désillusion techno-scientifique ont eu la réjouissante ambition de convoquer ce monde dans sa totalité, de faire entrer de l’azote, de l’oxygène, de l’argon, du Néon, de l’Hélium, de la vapeur d’eau, du dioxyde de carbone, des gaz polluants et des particules dans leurs pages. Ils ont installé du jeu entre les disciplines, les époques, les genres, les marques et les enseignes dans un esprit de système. Ils ont installé du jeu entre les différents systèmes qu’ils ont su agencer comme des Titans, et ainsi de suite, jusqu’au génie si tu peux. Le grand DeLillo a ainsi mixé les arts visuels, les mathématiques et l’Histoire contemporaine dans l’ensemble de son œuvre. Rushdie a tressé ensemble le Mahabharata, Bollywood et Disney-Land dans La Terre sous ses pieds. En France, il a fallu parler de littérature-monde tellement ce fut comme une tornade de réalité dans nos bibliothèques avec Houellebecq, Ravalec et Dantec, dont les cadets sont les écrivains cybernautes. L’électricité, le tennis, les jeux-vidéo et le glamour mettent le feu au New-York de Ludovic Bablon. Le glamour bouge aussi dans le Saint-John d’Orange de Szymanski, amalgamé à la science fiction, à l’Antiquité et à la Californie. Et chez ces deux-là, comme dans une grande partie de la poésie contemporaine, le jeu s’impose comme le fondement esthétique principal. Le paralogisme règne en maître, la mauvaise foi dégomme, l’esprit de sérieux est l’ennemi. Alors qu’elle se traduit par un imparable arrosage d’obus sans discernement chez Pierlyce Arbaud, cette terreur sacrée du sérieux se présente chez Basile Szymanski comme une sorte de déficience générationnelle, je ne savais ni où, ni quoi regarder : je n’avais jamais appris. Cela pourrait confiner à la posture, surtout lorsque l’auteur évoque ces Grandes Actions dont on se rendait incapable par le fait même de les avoir trop laissés nous fasciner. Mais le garçon utilise à bon escient une faculté réelle d’invention : Moi qui souhaitais tant savoir de quelle couleur on m’avait enduit, qui donne à la dérision le dernier mot et qui fait que le livre n’aborde jamais aucune grande question autrement que pour de rire : dandysme, distance, élégance.

Roland Delcol

C’est dans les entrelacs de ces réseaux désolés, pour adapter l’expression de T.S. Eliot, qu’est branchée la belle allégorie sur le désamour dont je ne dirai rien, car il s’agit des meilleurs passages de son livre. Cela pourrait être le cœur du sujet. Je veux parler de l’expression d’une souffrance aussi vieille que le premier baiser glacial, terrifiant d’hypocrisie, entre les premiers amoureux du monde. Le propos de SJDO est donc d’une banalité sans recours, mais aussi d’une nécessité antédiluvienne. Cela fait (toujours aussi) mal. On souffre. Vraiment. Toujours. Autant. S’il est vrai que peu d’écrivains sont capables de ne pas écrire lorsque cette douleur a fondu sur eux, il n’est pas donné à tous, surtout pas aux jeunes, de saisir que cette souffrance est d’une nature foncièrement spirituelle.

Or, dans les pages à tonalité religieuse (symboles chrétiens, idolâtrie contemporaine etc.) Saint-John Orange apparaît vite comme l’alter ego fantasmé du narrateur, son idéal surnaturel, comme si la souffrance amoureuse forçait notre héros mastroiannien à chercher la transcendance. Ni hypersensible ni futile, Saint-John n’a pas perdu le sens de l’unité de l’être, comme cela est suggéré dans le Canto 16 intitulé Saint-John et les forteresses disjointes de l’enfance. Ce qui le place en marge de son époque. Mais, précoce, réfléchi, puissant, le saint homme présente un défaut, cependant : s’il condamne les addictions en tous genres, il est tenaillé, lui-même, par la Libido Sciendi, considérant les questions comme une drogue, et l’intellect comme absolu indépassable. Ce qui laisse bien entendu en friche les autres besoins de l’âme, le besoin de lien, notamment aux autres hommes, au moment présent, à soi-même, à la divinité dont il est, par définition, l’image. L’absence de ces liens conduit à des conduites addictives et c’est bien ce «Je n’arrive pas à exister dans le monde, je suis coincé à l’intérieur de moi-même depuis toujours, aidez-moi, je vous en prie» qui fait que Saint-John, finalement, n’est d’aucune aide au narrateur.

Laurence Demaison

En attendant que l’amour revienne ou que la souffrance passe, le rire est complice, le tourment perceptible, et si toute cette histoire était pure fiction, ce serait tout de même sacrément bien trouvé, comme dans le Canto 11, « l’Otage » qui  juxtapose quatre niveaux de narration de façon sérieusement rigolote, c’est-à-dire, si l’on veut mon avis, irrésistible. L’hilarité côtoie la tristesse jusqu’à la chute, où il est question de la peur de se fracasser au moment de se jeter à (une) eau si lisse qu’elle semble dure. Il y a du Benjamin Biolay dans cette description pathétique de la solitude de l’homme sans Dieu qu’une femme a quitté, et un aspect catchy dans la composition de ce livre fragile, présenté comme un album de seize morceaux, seize tracks, seize chants, sedici Canti.

Minolta DSC

Saint-John d’Orange est donc une œuvre pour sa génération, fait d’inachèvement, de dandysme et de ludisme. Il n’a pas été écrit pour me plaire. Il y parvient néanmoins ; j’y ai réappris ce que l’on gagne à ciseler des images – même si je doute de pouvoir un jour égaler le talent de pop-artiste de Basile, dont l’univers est sensible comme une charleston à 140 BPM, comme une culotte bleue, comme des flocons de soleil, comme les gouttes mauves du soleil, comme un vacarme de drapeaux narcissiques et de sandwichs décimés (je cite, bien entendu, et j’applaudis.)

L’art d’écrire précède la pensée, disait Alain. Pour faire fructifier un talent indéniable, il reste au joli coup de plume de Szymanski, en plus d’un devoir à chercher, un surplus de réalité rugueuse à étreindre. Mais notre écrivain songe-t-il, entre deux projets musicaux, à des récits de plus grande envergure ? Lui qui n’a pas vingt-sept ans, lorsqu’il aura pris le temps d’une expérience durable dans le maëlstrom de quelques-unes des notions qu’il jette en l’air, dans la fournaise de quelques-uns des savoirs que son premier livre utilise, inter-connecte et survole, lorsqu’il aura vécu ou pensé de quoi le désemparer plus fortement qu’une déveine amoureuse authentique, trouvera-t-il le courage d’en faire une œuvre selon mon cœur, un livre ambitieux, innervé, inspiré, achevé ?

Ancrera-t-il plutôt sa pensée de façon assumée, obstinée donc, dans la post-modernité qui se rit/joue/sert des cultures et des formats comme elle se rit/joue/sert de tout ? Du sentiment le plus intime, de l’émotion la plus commune au plus sublime des préceptes, du plus universel des théorèmes aux aveux les plus discrets, continuera-t-il de planer sur quatre mille ans d’histoire en rhizome et d’anticiper jusqu’à des 5 octobre 2456 par-dessus des banquises en Californie, avec la bravade pinkaprout en prime, et la politesse du dégoût de la loi du plus fort, le tout sur seulement cinquante pages et quelques, histoire de voir l’effet que cela fait, alors qu’on en voudrait du rab, mec t’es sérieux ?

Jean Shin

La Vraie vie

KsuGraf

1 – Les fondements du respect.

Assez.

Je ferme les yeux. C’est ainsi que je prends l’avantage sur vous. C’est par cette abdication stratégique que je maîtrise enfin notre bref et violent rapport de force. Et je vous jette mon mépris au visage en cet instant, en ces minutes chaotiques qui nous ont assis face à face, dans ce wagon surpeuplé, entre Cambronne et Passy, moi qui suis torturé par le début d’un livre à écrire, et vous l’inconnue, posée là par hasard, frénétique, hystérique, déchaînée, prête à toutes les grimaces ineptes, à toutes les simagrées transparentes pour ne pas croiser mon regard.

Je vous domine, mais cela ne m’arrange pas. J’ai beau me caler maintenant contre la vitre et m’enfoncer dans le noir de mes yeux bien fermés, renonçant à l’étude de l’indigénat bigarré qui s’était offert une fois de plus à ma curiosité d’artiste, y renonçant ce soir pour la raison que vous me gâtez la vue, rien n’y fait. J’ai beau rentrer en moi-même, disais-je, je reçois de votre part des signaux que, dans votre ingénuité, vous envoyez tous azimuts. Pour des raisons que je donnerai dans la sixième section de cet opuscule, je suis dangereusement sensible aux pensées semi-conscientes que les oiselles de votre espèce émettent, sans parler des sommets que vous atteignez, vous en particulier, dans votre crasseuse ignorance de ce que peut provoquer la fameuse seconde force universelle, dans l’ignorance la plus crasse des effets pervers de ce que vous ne savez pas être la force électromagnétique. Je perçois vos signaux malgré les barrières autarciques de ma vie intérieure, comme autant de bip-bip émanant du capriné sous analgésique que vous êtes, vous dont je devine par dessus le marché le tempérament rustique et volontaire, pour mon plus grand désagrément. En un mot comme en mille je perçois vos insanités moléculaires constamment diffusées dans ma direction, aggravés de messages incultes. Ne m’attribuez pas de sixième sens, mon ouïe, bien que de puissance ordinaire me permet de savoir à quoi m’en tenir : les yeux fermés, je vous entends gesticuler, fermer puis rouvrir votre sac sans rien en extraire d’intelligent. Vous croisez et vous décroisez les jambes, vous dépliez vos bras sans projet ni prétexte, parce que je vous obsède, parce qu’une idée sur moi vous possède et vous oblige à émettre n’importe quoi tous azimuts, incapable que vous êtes de vous suffire à vous-même le temps d’un petit trajet. Car vous avez la sottise de me soupçonner de faire semblant de dormir pour vous épier, pour vous regarder en douce, pour vous lécher lentement des yeux, à votre insu, à l’abri de mes cils entrouverts, moi pourtant qui les tiens bien fermés, et qui de toutes façons, en ai vu de plus belles que vous.

Je zappe, je passe au degré supérieur, rien ne m’est plus facile, et je vais vous dire pourquoi: je me serais attardé sur vous, je vous aurais rendu les hommages auxquels vous prétendez si vous aviez su être vous-même. Si, à mon arrivée, vous m’aviez d’abord jeté distraitement le regard indifférent, même artificiel, qui s’imposait. Et si, ensuite, en me voyant m’asseoir, et mesurant plus précisément le peu de distance qui sépare mon visage et mon corps des canons masculins universels, vous vous étiez honnêtement laissée aller à me contempler de la tête aux pieds. Je vous aurais estimée de ne baisser les yeux qu’après cet examen rigoureux et furtif. Je vous aurais saluée plus bas encore si, au lieu de baisser les yeux, vous aviez crânement soutenu mon regard, sûre de votre droit de distinguer la beauté, et de l’apprécier, où qu’elle se présente. Enfin, si jamais, vicieux comme il m’arrive de l’être, j’avais décidé de ne fermer les yeux qu’à demi pour vous examiner à mon tour, et que, loin de vous affoler, vous en aviez profité pour me détailler plus à loisir, en toute impunité et sans fausse pudeur, je vous aurais décerné le laurier trop rare de la femme de mes rêves, de celles que je n’oublie pas et que, pour rien au monde, je ne veux pas respecter. Or, j’ai beau rassembler, réviser, truquer même un peu les pièces à votre avantage, je reviens toujours à la même conclusion : il ne s’est rien passé de tout cela, tout le temps perdu que j’ai eu affaire à vous.

C’est pourquoi petite brune aux yeux verts, aux seins dûment séparés, aux cheveux coiffés à la mode, je vous respecte. Je me retiens d’exprimer ce que je pense de vous. Je vous laisse partir dans le doute enchanteur, sachant par expérience que vous ne supporteriez pas d’entendre ce que j’ai à vous dire, et que, parce qu’il est des médiocrités irrécupérables, il est des réflexions qu’il faut garder pour soi. Je passe. Tels sont les fondements du respect.

2 – Le caractère occulte des fondements du respect.

Dans la sixième section de cet opuscule, j’irai droit au fait, et je braquerai mes lumières sur le caractère ésotérique des fondements du respect, tels que je les ai mis à nu. Car ces fondements sont multiples. Multiples, et j’y viens, sont aussi les raisons que j’ai de vouloir empêcher mon épouse Armelle de sortir de chez moi. Certes, ces raisons-là se résument à une formule unique, qui énonce que, sur ma vie, cette femme enlaidit de l’intérieur à vue d’œil, et que sa laideur intérieure tend, pour détourner mon attention, à se transformer en laideur extérieure, sous forme de graisse et de poils apparents. S’il n’en avait tenu qu’a moi, je l’aurais enfermée dès les premiers symptômes, pour ne la laisser éventuellement s’échapper qu’une fois sa métamorphose achevée. Mais une telle mesure aurait demandé des décennies, car cet animal ne grossit malheureusement qu’à son rythme, c’est-à-dire au plus imperceptible des ralentis. Elle est si fidèle à son ancienne image à première vue, qu’il m’est impossible aujourd’hui de la faire passer pour une étrangère, pour une grande cousine de passage ou pour une quelconque femme de ménage vorace et boulimique que j’aurais prise à mon service. Je me contente aujourd’hui de ravaler ma rancœur et de sublimer mes fantasmes, pour n’en réaliser qu’un. En effet, j’ai décidé, et je m’y tiens, de ne plus donner le bras au monstre en public, et de limiter les zones de contact entre nos deux corps. De réduire les régions de contact au plat de ma main droite d’une part, et au sommet de son chignon d’autre part, afin que l’on cesse de nous associer abusivement. C’est à mon voisin que je pense. Grand amateur de science fiction, mon voisin cultive, dans le secret de sa tête, la manie de comparer, à chaque fois qu’il nous voit ensemble, la version actuelle d’Armelle, exagérément ventrue et poilue, oui j’insiste, poilue pour me contrarier, aux jambes et sous les bras, avec celle que j’ai bruyamment burinée tant de fois au-dessus de chez lui, il n’y a pas si longtemps. J’ai beau houspiller à haute voix l’indescriptible mutant qui me sert de compagne, j’ai beau l’abreuver des vulgarités les moins conjugales dans le couloir, rien n’y fait, je perds mon temps, mon voisin nous marie vicieusement dans sa tête de glandeur suprême. Alors j’en prends mon parti, voyez-vous, je fais contre mauvaise fortune bon cœur, et entre nous je regarde obstinément le meilleur côté des choses.

Car, pour en revenir au domaine intellectuel, qui seul me préoccupe à dire vrai, ma femme m’est d’une aide incommensurable. Sur le plan spirituel, je n’ai pas trouvé de plus précieux adjoint. Il me suffit de l’interroger par exemple: « Armelle, pourquoi tant de lard sous ta peau », pour faire des bonds immenses en avant dans mes spéculations métaphysiques. Car elle m’insulte aussitôt, pour me servir. La moindre remarque innocente dénuée d’hypocrisie que je lui fais suscite en retour chez ma femme une puissante liberté de langage dirigée contre moi, qui me plonge cul par dessus-tête dans les miasmes de mon propre amour-propre, caverne d’Ali Baba, soupe primordiale de toute révélation scientifique. Grâce à elle, je suis le terrain privilégié de mes travaux, ce qui me permet d’aller aussi loin que possible dans mes recherches. Et c’est ainsi que, par sa grâce, tout en forant les noirceurs criminelles de l’âme humaine, à commencer par la mienne, je ne fais rien de mal, dans le monde réel.

Je ne fais rien de bien non plus. Moi qui suis né pour écrire, me voilà mort de peur. Je n’ose entreprendre cette œuvre révolutionnaire, fantastique à lire inévitablement, mais qui exigerait de son créateur qu’il prenne en guise de mots tout un jeu de lames de rasoir acérées, et d’acides tant hallucinogènes que chlorhydriques, et qu’il essaie sur son corps toutes les combinaisons contre-nature dans l’ordre où elles sont recensées à la bibliothèque du Vatican, avant d’en sélectionner les moins nocives et de trouver ainsi le meilleur rapport sécurité-jouissance pour déjouer la censure, afin surtout d’éviter toute intoxication collective indésirable. Étant données ces conditions, on comprend que je veuille, avant de jouer ma raison et ma vie dans une telle entreprise, m’assurer que ce chef-d’œuvre immortel saura rencontrer son lectorat sans le foudroyer sur place et, plus en amont, que ce lectorat existe, ce dont je finis par douter.

Mais dans ma détermination, parce que je tiens à donner le meilleur de moi-même, je cherche, j’arpente les rues et les transports en commun, je lis sur les visages que je croise, et je cherche à décerner le prix du Lecteur digne de moi, en toute impartialité. Je cherche en vain. Les gens sont terriblement laids, et ceux qui ne sont pas laids ont l’air incroyablement bête. Ceux qui n’ont pas l’air bête ont l’air si misérable que l’on se sent l’envie sincère d’invoquer saint Molf, rien qu’à les voir marcher. Plus on les regarde, plus on devine à traits découverts l’étendue de leur intelligence, plus vite on arrête de les envier. Car on en vient à les plaindre. On leur souhaite de trouver quelque jour le sommeil ou la mort qui seuls pourraient à la limite les soulager. C’est ainsi du reste qu’une étudiante assez attrayante sexuellement m’a pris en pitié, moi, l’autre jour, qui faisais à part moi le bilan des quarante-sept ans d’existence de l’Onu. Bien qu’elle fût génétiquement incapable de suivre les méandres de ma pensée, elle avait pénétré ma détresse. Elle me consola d’un sourire. J’en fus réconforté. Je n’avais ni le temps, ni l’envie d’aller plus loin, mais j’estime que, dans une certaine dimension, en cet instant de grâce, elle m’a bel et bien fait l’amour. Je développerai dans la sixième partie de mon opuscule cette idée fondamentale. Je veux parler de l’urgence d’en finir. Il est temps en effet de purger les rapports humains de toute espèce de convention, à commencer par cette hypocrisie rentrée que l’on appelle respect. Autant le dire d’emblée, cela n’ira pas de soi. Une telle réforme sociale implique rien de moins qu’une transformation irréversible du cerveau et de, et par, l’usage que nous en faisons. Le présupposé de mon ouvrage, et son apport majeur, que je justifierai en temps voulu, est que cette transformation est à la portée de tous. Un nombre incalculable de bienheureux l’ont réussie, de siècle en siècle, et jouissent aujourd’hui encore d’une gloire posthume et méritée. La question est de savoir s’il en est de vivants. J’en suis un. Il n’y a pas d’erreur. Mais je me sens seul. Or, les improbables individus de ma trempe, pourvu qu’ils soient en vie et qu’ils lisent le français, sont mes lecteurs d’élection. Je les cherche.

3 – Du désir et de la peur.

Depuis que, tenaillé par la justesse et par la profondeur de mes idées, j’écris dans le métro, je suscite autour de moi un halo de curiosité et d’admiration que j’exècre, et qui me dérange. Je hais l’idée obséquieuse que ces inconnus se font de moi sans preuve, comme je hais toutes les formes de préjugé. Qui sait ce que je vaux ? Qui dans ce wagon sait au juste la pertinence et la portée littéraire de ce que j’invente ? Qui peut jurer que je suis plus qu’un médiocre fou ? La vitesse et la constance du flot des mots qui fusent, qui m’obligent à prendre une posture fœtale sur ma banquette, les deux pieds sur le siège d’en face quand j’ai la force intérieure d’ignorer les reproches mentaux que m’adressent en silence les vieilles célibataires, mon air absorbé, indifférent à ce qui se passe autour de moi et surtout je le répète car c’est le plus impressionnant, la constance de mon geste prolifique, peuvent, il est vrai, faire illusion. Je peux donner sans le vouloir l’impression de produire d’inquantifiables vérités depuis longtemps portées en moi. Qu’y puis-je, si l’on a la sottise de voir en moi le dernier génie parisien au travail ?

Pour cette fois cependant, ces imbéciles n’ont pas tort. Je suis bel et bien inspiré. Lisez plutôt : le respect déploie ses racines dans les bas-fonds du désir, qui lui-même pactise en cachette avec la peur, bien que l’inverse soit plus juste encore. De là naît l’envie. Liquidons sur ce point les idées reçues : Karl Marx ne nous avance à rien. Il sombre à la verticale dans le délire le plus meurtrier dès l’instant où il fait entrer dans le sujet ses moites histoires de fric. Thomas Hobbes quant à lui, car je vous vois venir, passe régulièrement à côté du problème, mais comme il arrive souvent dans ces cas là, il aperçoit l’essentiel. Il pointe le doigt dans la bonne direction, entendez la direction que je vais vous faire prendre. Il reste muet de stupéfaction. Il veut se jeter dans mes bras, mais il a conscience du fossé méthodologique qui nous sépare. Je vais trop vite pour lui. Alors il retourne en courbant le dos à ses histoires de comparaison. Je vais si vite que j’ai le temps de vous expliquer et de vous réfuter Hobbes. Ce sera fait. D’après Thomas Hobbes le malheur des hommes vient de ce qu’ils ne cessent de vouloir se comparer les uns aux autres.

Bien.

Mais faux.

Même si je répugne de tout mon être aux procédés de ce genre, il me suffit de puiser dans mon expérience domestique avec Armelle pour remettre les tristes butors de la famille de Hobbes à leur place. Je n’ai jamais daigné me comparer à ma femme, comme elle ne s’est jamais avisée de se comparer à moi. Mieux peut-être : nous sommes, nous n’avons jamais cessé d’être rigoureusement égaux, toutes proportions gardées. Du temps où je la trouvais belle, période bénie sans laquelle nous ne serions pas où nous en sommes aujourd’hui, j’affichais moi-même une intelligence encore mal dégrossie, mais d’un influx suffisant sur les gonadotropes femelles les plus difficiles. Maintenant que le temps a passé, ce que nul n’a pu éviter, et maintenant qu’elle a pour elle cette admirable répartie qui lui sert d’intelligence, je suis devenu fort séduisant à ma façon, le développement spirituel aidant. Or, n’est- ce pas justement ce couple fort bien assorti, moi si beau, elle si forte, qui connaît aujourd’hui les pires problèmes de respect mutuel, ou, pour mieux dire, qui n’a plus que ce mot à la bouche ?

Je lâche Hobbes car on ne s’acharne pas sur un homme à terre, et j’avance. Ne pas dire ce qu’on pense est une chose. C’est une chose qui même a ses vertus prophylactiques. S’empêcher de penser la vérité telle qu’on la pense au plus profond de soi-même en est une autre qu’Armelle, malgré les cours de rationalité que je lui donne sans me décourager depuis bientôt dix ans, exige injustement de moi. Ce qu’elle me jette au visage pour avoir le dessus, et pour qu’ensuite je lui mente sur elle-même, personne ne peut s’en faire une idée. Je me contenterai de dire à quel point elle manque de sportivité. Elle manque de sportivité au point de me donner des envies périodiques de la battre. C’est dans ces moments-là que, pour la paix du ménage, je tâche de garder à l’esprit l’idée qu’elle se défend comme elle peut, et qu’elle ne pense pas un phonème de ce qu’elle brame. Elle ne s’écoute pas, quand elle me traite, par exemple, pour vous donner une idée de son absence d’imagination et de son manque d’idéal, quand elle me traite d’impuissant et d’épave narcissique. À mon sens, elle se punit elle-même en croyant m’achever.

Je sais ce qui la blesse, car j’ai le sens de l’universel, comme on le verra plus loin. Je sais qu’elle n’est pas en rivalité avec autrui, contrairement à ce qu’allègue Thomas Hobbes. C’est avec elle-même qu’elle se met à chaque instant en compétition : avec celle qu’elle fut autrefois. Avec celle qu’elle voudrait être au mépris des réalités criantes. Avec celle qu’elle espère paraître tout à l’heure, quand elle aura tiré la chasse d’eau, retiré ses rouleaux, ravalé sa façade, fermé le rideau sur un de ces spectacles intimes et désolants qu’elle cherche à me dissimuler, et qui, pense-t-elle, ne la concernent pas. Elle rivalise avec celle qu’aucune femme, de mémoire d’homme, n’a jamais pu être au-delà de vingt et un ans, ce que dans le fond elle n’ignore pas. Mais dans sa mauvaise foi, elle se flatte de mensonges qu’elle me contraint de faire semblant de penser à son endroit, car je suis faible, au mépris du seul bien qui me reste : mon honnêteté intellectuelle. Maintenant, prenez du champ. Scrutez vos souvenirs. Regardez autour de vous, pensez à l’être sournois qui partage vos nuits et votre salle de bains ou à l’insuffisant mental qui partage votre bureau ; remplacez elle par il, généralisez, n’hésitez pas, abusez. Et avouez que ça marche. Essayez sur vous-même. Cela marche aussi. Ce qui se vérifie bien entendu, même et surtout, si l’entité dictatoriale qui revendique à grands cris votre respect est ostentatoirement sénile, sans beauté, impotente ou sans aucun intérêt. « Respectez-moi, ne croyez pas vos yeux », vous dit constamment l’autre. Méfiez-vous des apparences. Je ne suis pas celui que vous voyez. Je suis Autre Chose, dit l’autre, je vaux mieux que moi, s’obstine-t-il à vous répéter.

Et maintenant je dis : n’y a-t-il pas moyen de s’arranger autrement ? Pourquoi ce commerce interminable de menteries conventionnelles qui ne nous apportent rien ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Avant d’en tirer les conséquences logiques dans la sixième section de cet opuscule, j’avance sommairement un premier élément de réponse : tous les hommes ne jouissent pas du même degré d’intelligence. Cela va de l’extra lucidité (je suis votre serviteur), à la cécité la plus fanatiquement entretenue. D’où, pour tout égaliser, ces concepts abstraits, sanctifiés à tort, que sont le respect, l’honneur et la dignité masculine, féminine, professionnelle, paternelle et sociale et j’en passe par manque de temps.

Néanmoins, je m’explique, très vite. On ne peut pas supprimer les différences fondamentales. Il serait tout à fait barbare d’exiger de tous les êtres pensants un même degré d’intelligence, de force physique, de richesse et de beauté, ne serait-ce que parce qu’une telle idée relève de l’aberration scientifique. Je vous renvoie au principe d’énantiodromie : toute qualité porte en elle le défaut correspondant, et inversement. D’un autre côté, empêcher les gens de se dévisager les uns les autres, et d’observer les inévitables laideurs de leurs vis-à-vis serait tout aussi rétrograde. Inhumain. Totalitaire. Et comme il n’est pas concevable de laisser les choses en l’état, voici ce que je soumets à la réflexion générale. Si nous ne voulons ni de l’épuration, ni de la corruption, il nous faut cultiver dans la rigueur et la transparence l’art d’utiliser les mots justes, et d’appeler un chat un chat.

4 – Sixième section de cet opuscule

Je suis l’exemple édifiant d’une initiation réussie. Comme je l’ai laissé deviner, je jouis et je souffre d’un degré de lucidité supérieure à la normale. J’ai dû me séparer des membres de ma famille et de mes meilleurs amis. Je les ai quittés pourquoi, parce que j’ai fini par lire couramment dans leurs pensées, ce que ni eux ni moi n’avons pu supporter. Au point où j’en suis, j’ai le désir lancinant d’amener le plus de sujets possibles à mon niveau, pour ne pas sombrer dans la démence. Je suis fatigué de cette vue panoramique que j’ai sur l’humanité. Et je suis persuadé que le nivellement des intelligences par le haut n’est pas une utopie, car la voie que j’ai suivie quant à moi, fut naturelle et concrète. Mes progrès fulgurants ne sont dus qu’à des circonstances ordinaires, dont j’ai su tirer le meilleur parti. Mais vous voilà mûrs. Vous voilà prêts. Je puis vous révéler sans risque les arcanes de la vraie vie.

Mes facultés intellectuelles et intuitives se sont surnaturellement développées du jour où j’ai arrêté, à mon corps défendant, de travailler. Je n’insiste pas sur les effets destructeurs du travail tel qu’on s’y adonne aujourd’hui, sur le système nerveux, sur les neurones et sur les cellules gliales. Le désastre est tel que la majorité de la population active n’utilise plus qu’un ou deux tiers des dix pour cent traditionnellement employés de son cerveau, négligeant le néo-cortex pour surexploiter le système limbique. C’est entendu. Mais la société court un plus grand péril encore. Les forçats résignés du pointage côtoient aujourd’hui, sans se douter de la révolution qui se prépare, une nouvelle aristocratie oisive et souterraine qui se constitue peu à peu et qui, à mon instar, ne cesse d’explorer, par excès de disponibilité, l’ensemble insoupçonné du potentiel synaptique humain. Pendant qu’une majorité décroissante se suicide cérébralement trente cinq heures par semaine, trois millions d’explorateurs d’un genre inédit sont en train d’expérimenter de nouvelles connexions neuronales. Or, si les premiers, dont vous êtes certainement, sont riches, intellectuellement paresseux, vulnérables et manipulés, les seconds dont je suis, sont libres, clairvoyants et nombreux. De plus en plus nombreux. D’une façon ou d’une autre cela finira très mal. À moins de supprimer toute forme d’aide sociale, ce que je ne conseille pas, la seule solution qui s’impose pour éviter la fin du monde est d’amener les premiers au niveau des seconds. Comment faire ?

Pour être concret, le changement doit surgir d’une prise de conscience basique, généralisée, et sans précédent. Car en peu de mots, il s’agit pour chacun de voir enfin la vie en face, à commencer par soi-même. Désintoxiquons-nous des flatteries mensongères et quotidiennes dont notre vulnérabilité tremblante s’abreuve. N’ayons plus peur de souffrir. Je ne prétends forcer personne, je me contente de faire valoir ma propre expérience. Je dis que ma vie a changé. J’entends vous donner la marche à suivre pour vous faire gagner du temps. Je dis que tout est possible. Vous qui restez sur la réserve, qui craignez d’exister dans la lumière, et qui renoncez chaque jour à faire le grand saut par lâcheté sinon par ignorance, et qui pensez âprement avoir encore quelque chose à perdre en société, vous perdez au contraire votre précieuse énergie dans des idolâtries narcissiques infinies, complaisantes, renforcées par la notion macrocéphale de respect. Il faut vous traiter. Vous empêcher de vous nuire à vous-mêmes. Comment ? Vous exproprier bien sûr, vous jeter dans la rue, vous licencier, vous mutiler, pour vous apprendre à réfléchir. Mais je ne suis pas fou. Une telle mesure ne servirait à rien. Vous savez ou vous ne savez pas – auquel cas, je ne peux rien pour vous – vous devriez savoir que l’amour-propre, qui résume en deux mots le mal, est l’entité psychique la plus résistante aux mauvais traitements matériels, après le sentiment religieux. Seul un traitement verbal constant peut en venir à bout sans dommages. À l’échelle nationale, c’est donc une réforme volontaire du langage que je préconise. Il suffirait de faire voir à chacun ce que l’on gagne à se parler franchement. Au lieu de se fourvoyer dès le matin en articulant le factice « je vais très bien, et vous » il faudrait commencer sa journée dans la sincérité : « je n’ai rien à te dire ». Cela n’a l’air de rien, mais cela changerait tout. Imaginez un peu l’économie d’énergie sexuelle réalisée si, en sortant d’une salle de cinéma, personne ne vous obligeait à bricoler en vitesse une de ces improvisations verbeuses et parfaitement attendues sur les faiblesses d’un scénario que vous n’avez péniblement suivi que d’un œil. Supposez que vous ayez, par décret national, la liberté d’être vous-même, et de parler des sujets d’anatomie féminine qui à ce moment-là captivent la totalité de votre attention. Imaginez que votre compagne de jeux ne vous retire pas pour cela son amitié. Je m’arrêterai là. L’amour est à réinventer, personne ne l’ignore.

Ce changement infime et systématique du comportement aurait des conséquences très positives sur bien d’autres plans, si seulement un nombre suffisant de sujets s’y consacraient d’arrache-pied. Je ne sais pas. Pour enfoncer le clou, je pourrais insérer dans cette section le récit de mon propre cheminement, dont les étapes furent autrement plus douloureuses que les peccadilles que je viens de suggérer, ce qui au passage n’a pas manqué de faire de moi cet archétype inégalable qui tente aujourd’hui de vous aider. Si j’avais su à l’avance, moi, le prix à payer pour savoir ce que je sais aujourd’hui, et pour être celui que je suis, si l’on m’avait parlé des souffrances qui allaient m’en coûter, j’aurais naïvement préféré cultiver ad vitam æternam ma médiocrité laborieuse et cachottière. J’aurais fait comme vous. Oui, je comprends chacune de vos réticences, car j’ai longtemps entretenu les mêmes. On ne peut pas concevoir les bienfaits de l’intelligence supérieure avant de les avoir éprouvés dans sa chair. Une fois là haut pourtant, où je suis, tout change d’aspect. Tout est remis à sa juste place. L’esprit est leste, endurant, sans peur. Le corps est léger. On prend conscience du temps que l’on a perdu, mais on n’a plus d’inquiétude, on sait comment le rattraper. Le plus difficile est encore de soutenir avec patience, compassion et humilité le spectacle navrant qu’offre le reste du genre humain. C’est là que moi je peine. C’est la difficulté où j’achoppe. Cette humilité s’apprend, mais cet apprentissage est au-dessus de mes forces. Je suis trop seul. Alors je lance un appel. Changez la vie avec moi.

5 – Annexe

Je passe aux aveux. Je le reconnais, c’est un fait : je suis tristement rongé par la frustration. Il n’y a rien d’autre à dire. Et c’est uniquement parce que ma supériorité me fait souffrir le martyr, et que je manque d’amis, que j’entreprends une carrière littéraire, dans l’espoir de susciter des vocations. Car je ne me fais pas d’idées. Je sais qu’au terme de cet opuscule sans ambition, je n’aurai convaincu personne. Seule une œuvre d’art peut atteindre les nerfs vitaux de la masse. La masse est ainsi faite. Grâce aux moyens de mon art, en trois cent pages inconcevables, je ferai voir par mon génie rhétorique qu’il n’y a pas de programme type, et que chaque homme, du moment qu’il sait lâcher prise, saura renouer personnellement avec la vraie vie. Je montrerai en quoi les affronts sociaux, moraux et sexuels qui nous épouvantent et nous paralysent à tort sont en fait les seules sources véritables d’authenticité. Il suffit d’aller de l’avant, au-devant des vexations, et de s’entraider pour cela, pour que chacun reçoive sa part d’insulte méritée et de vérité destructive. Que chacun ouvre les yeux sur lui-même et s’accepte tel que le hasard l’a produit, et que tous ceux qui veulent en parler s’expriment à voix haute et sans mentir.

Je propose un procédé nouveau, adapté à nos climats et à nos infrastructures. Dans nos pays tempérés, nous n’avons ni le temps ni le goût de la méditation orientale, silencieuse et pacifique. Nous résolvons nos ennuis par l’invective et par les mots bien pesés, chacun à son tour ou dans le chaos des vitupérations collectives, et, ce n’est ni bien ni mal, nous résorbons nos maux par le dialogue. Nous avons besoin de discourir. Apprenons donc à le faire. Qu’enfin la parole circule. À cet égard, je mets de nouveau les choses au point : la psychanalyse nous fourvoie, car il n’est pas bon d’accuser les membres de notre famille en leur absence, quand nous rencontrons un problème grave. La vérité vient du dehors, tout comme le bien et le mal, et doit s’y déployer magistralement en retour. Il faut apprendre à supporter les morsures et les gnons du regard franc des autres. Il est plus important encore de rechercher et de bénir profondément les interlocuteurs les plus cyniques, les plus injustes, les plus féroces, car d’une certaine façon, ils n’ont jamais tort. Vomissez en revanche au visage de ceux qui vous caressent dans le sens du poil. Vomissez-leur au visage si vous doutez de votre force de frappe, et fuyez-les comme la peste. Ils sont d’un autre siècle. Ne vous laissez jamais tirer vers le bas. Faites constamment le tri.

Chacun possède sa boussole intérieure, et n’aura jamais qu’à suivre scrupuleusement à la trace ses hantises et ses hontes. Chacun nourrit ses abcès, il n’y aura pas d’erreur. Mais pour les indécis, je connais un parcours universel. Je terminerai là-dessus. Si l’on n’est ni bossu ni bègue, ni noir de peau ni crépu du cheveu, ni grand brûlé, ni assez moche, ni suffisamment pauvre, il n’est pas de chemin plus sûr que de se mettre au chômage, et de se répéter ce mot, chômeur, lamentable chômeur, jusqu’à ce que toutes les autres formes de complaisance et de narcissisme tombent par contagion en plaques. On se trouve en possession, de surcroît, d’une aptitude inespérée, qui nous console autant qu’elle nous afflige : on est soudain capable de voir clair dans la fragilité des choses. On pénètre sans peine le margouillis des prétentions d’autrui. Du réel sans fard, en effet, je dirai ce que dit le Talmud de Yahvé : Annule ta volonté devant sa volonté afin qu’il annule la volonté des autres devant ta volonté. Et tout est dit.

Les mots me manquent, car je viens, en dix-sept mots qui m’ont grossièrement échappé, de vous initier dans les règles, vous dont j’ignore en fait le degré d’élévation spirituelle. Mais qui que vous soyez, au point où j’en suis, vous méritez de recevoir pieusement le mot de la fin. Je serai charitable, et je vous dirai tout : dans ce travail sur vous-même, qui, en vous privant de tout, vous donnera tout, il est un moyen, et sur ce chapitre il faut me croire, il est un seul moyen d’éviter les rechutes à coup sûr. Cette voie, je l’ai suivie jusqu’au bout. Elle consiste à laisser la vérité sortir de préférence et quoi qu’il vous en coûte, aussi souvent que possible, de la bouche abyssale de votre propre femme. Elle vous connaît par cœur, aussi bornée, aussi obtuse soit-elle par ailleurs. Sa propre mère en personne l’a formée pour mettre exactement le doigt sur les zones les plus brûlantes de votre susceptibilité. La première chose à faire est donc de vous mettre en ménage, si ce n’est pas encore fait, puis d’attendre de voir. Et vous verrez. Ne brimez pas la bête. Ne l’empêchez jamais de parler. Laissez-la travailler tous les jours ouvrables, pendant que vous changez le monde au bar-tabac. Elle s’est battue pour exister à la sueur de son front, telle est sa nouvelle raison de vivre, ne contrariez pas ce penchant. Le soir, laissez-la s’en prendre verbalement à votre inactivité. Prenez des notes. Faites des croquis sur le vif. Vous renoncerez ainsi au respect, sans vous faire violence. Par un de ces mystères qui régissent obscurément la spiritualité masculine, vous deviendrez artiste, sans l’avoir prémédité, ce qui ne sera pas rien. Vous vous mettrez à peindre, à écrire, à tutoyer Mozart, à causer comme un dieu possédé par le verbe. Vous aurez quelque chose à dire. Je vous laisse le choix, mais n’importe comment, je conclus, il faut en finir. Le diktat illogique que la notion de respect impose à l’intelligence humaine doit disparaître. Si ce nettoyage ne se fait pas un jour, l’humanité s’affaissera sur elle-même. L’individu plein de promesses que vous êtes s’étranglera peu à peu dans sa complaisance, et perdra ses plus belles chances dans ce nœud obscur de mégalomanie et de paranoïa qui n’a pas cessé de proliférer en vos entrailles, ce dont moi, qui ai pourtant d’autres vaches à fouetter, je vous aurai prévenu.

Eva Lee

Illustration : http://ksugraf.tumblr.com/

Un véritable auteur – Sur « Sauf les fleurs » de Nicolas Clément

BDC

Il y avait eu ce blog qui ne ressemblait à aucun blog, ces billets qui ne tenaient à rien, pas même à Ernaux, à peine à Duras, peut-être aux parents, aux gens interdits, aux trésors de maladresse infanticide que la vie nous amalgame aux viscères. Il y a maintenant ce premier roman qui annonce quelqu’un. Qu’est-ce qu’un écrivain, sinon ce rapt initial de nos pauvres mots, on ne reconnaît de nouveau rien, nul repère, nul procédé, nul pays que ce pays, rien que la justesse, la douleur hypallage, ce qu’on va s’empresser d’imiter par attachement. Rien que la nécessité aussi qui porte l’écriture de Nicolas Clément, cette prose étranglée, nécessité forte et plus lourde qu’un simple auteur.

Qu’est-ce qu’un écrivain, sinon le tisseur d’une étoffe de flammes et d’eau qui se rehausse de n’importe quel déchiffrage honnête, des plus vagues aux plus butés, des exposés les plus structuralistes à ces notes impressionnistes que la Toile génère en ce moment. Une telle étoffe, un tel livre est de ceux que l’on rachète sans freiner pour offrir sur un coup de tête mon exemplaire, celui qui aura corné toutes mes poches et que je dois de nouveau remplacer, pas le choix, si je veux terminer d’écrire ce compte rendu de lecture. Sauf les fleurs est un roman de toute beauté. Tout y est radieux. Tout y est saccagé, hormis l’herbier de Marthe qui, en essayant de fleurir, aura su écrire le bref passage aimé du temps.

Lorsque, après le premier envoûtement, durable et définitif, une curieuse théorie de défauts vient à mon esprit, mon premier réflexe est de n’en rien dire à personne et de célébrer un premier roman plus que prometteur. Parce que pour les romans importants, j’attends que le personnage, ou l’idée forte, ou le rythme épatant, ou encore la décisive invention qui me fait plaisir, soit mené(e) au bout d’une logique sûre, au pied du mur, pour m’apporter une forme de connaissance : un dogme vivant, une réponse à la question de savoir comment vivre ou écrire. Dans cette visée, dans le tramway je rejoue à plat, une première fois, l’intrigue de Sauf les Fleurs et trouve que ma question reste sans réponse. Il nous est décrit bellement l’enfance de Marthe qui germe et pousse à l’ombre d’Andrée, sa mère aimante, vaillante et battue par un mari taciturne. Sans délai je m’attache à cette enfant dont j’accepte les souvenirs, de l’odeur de pain grillé à la trame des robes qu’elle coud. Je prends pour argent comptant son amour pour son petit frère Léonce, et je lui souhaite, pour toujours, de trouver le bonheur.

Le bonheur arrive, Marthe rencontre Florent. Florent donne au corps de Marthe l’occasion d’exulter pendant que sa mère, de son côté, soigne ses contusions dans les bras d’un amant. Peut-être averti de cet adultère, le père se déchaîne et tue la mère. La tristesse, pensons-nous, est à son comble. Marthe fuit son histoire en créant le nid d’amour requis par Florent, à Baltimore. Là-bas, il s’opère chez cette traductrice en herbe une résilience typique, douloureuse, harmonieuse malgré l’angoisse d’avoir jeté Léonce en pâture. Que va devenir cette courageuse personne ; suis-je en train de lire un livre sur l’exil et l’acculturation. Marthe sera-t-elle une bonne mère, un vrai professeur, un grand écrivain, quelle fleur naîtra de cette bouture, de ce croisement entre une grange et un gratte-ciel. Une formalité oblige la jeune femme à revenir en France : elle assiste à la reconstitution de la mort de sa mère. Il se produit ce que l’on sait, voilà, et nous n’en saurons pas davantage. C’est tout.

L’auteur sait-il bien ce qu’est l’univers carcéral pour choisir une fin si béante, pour abandonner son personnage comme un scénariste las au troisième tiers d’un film de course-poursuite ? Repu de ses propres capacités lyriques, a-t-il idée de ce qu’il faut à une histoire pour signifier quelque chose, c’est-à-dire pour valoir le temps qu’on use à se laisser charmer ? Bientôt le soupçon d’inconséquence entraîne celui de maniérisme. Le déluge de figures de style, et les phrases incompréhensibles dont chaque lecteur aura fait sa récolte personnelle ne sont-ils pas un défaut typique des premiers coups d’essai ? Alors que mon esprit cherche d’autres malfaçons, un drôle de soupçon me vient : celui d’invraisemblance. Marthe a moins de douze ans. Aucun de ses deux parents ne sait lire. Elle est très bonne élève malgré tout, ce qui n’a rien d’impossible dans le monde réel. Mais elle commande un premier livre, et ce livre est d’Eschyle, et elle ne le quitte plus. Au même âge Annie Ernaux lisait les Brigitte de Berthe Bernage (je lisais Mon premier amour et autres désastres de Francine Pascale.) Bien entendu la lumière se fait dans mon esprit. Ma divagation me conduit vers une hypothèse de travail qui me semble féconde, et qui me pousse à relire Sauf les fleurs. Et si une morveuse des années soixante-dix entrait dans le royaume des livres non par la littérature jeunesse mais, suivant l’exemple d’un doux professeur, par le premier écrivain d’Occident connu, et de très loin le plus grand ? Quelle écriture et quels actes en sortiraient ?

Vous le savez maintenant : ce livre s’incruste dans les cœurs. Ce livre laisse sans voix. Peu importe l’intrigue imparfaite à première vue, Sauf les Fleurs est un roman d’une valeur aussi flagrante qu’impénétrable, et je pense aujourd’hui que ses principales qualités, extrêmement peu d’auteurs depuis la mort d’Eschyle les ont suffisamment comprises pour les mettre en œuvre à leur tour – peut-être parce que, pour reprendre la célèbre théorie d’Albert Camus, peu d’époques ont été propices à la tragédie ou, pour plagier Nietzsche, parce que le pessimisme hautement poétique d’Eschyle a fait place à un optimisme aussi peu spirituel que possible sur la destinée humaine. Peu importe. C’est précisément le sujet de mon article. Qu’est-ce qu’un écrivain, sinon l’humble, l’abyssal et solide entrelacs de lectures dont il n’est possible de connaître que celles qu’il daigne mentionner dans son œuvre et en-dehors. C’est une question de mois, de semaines, de jours, Sauf les fleurs amènera de nouveaux lecteurs à Eschyle, comme Proust a pu faire aimer La Vue de Delft de Vermeer, Hyperion de Dan Simmons conduire à John Keats, les interviews de Gainsbourg faire miroiter Huysmans, En route de Huysmans introduire au plain-chant. Mais il serait dommage d’attendre : bien qu’il soit possible d’aimer Sauf les Fleurs sans avoir lu l’Orestie (puisque les blogueurs l’affirment), pour comprendre ce qui nous bouleverse dans le premier roman de Nicolas Clément, l’œuvre d’Eschyle est, me semble-t-il, l’échelle la plus sûre.

On peut trouver, certes, dans Sauf les Fleurs d’autres influences assumées, plus récentes et surtout plus visibles. On peut goûter quelques accents de Beckett, croiser des reflets clairs d’Ernaux et leurs affiliés, à ces deux-là, sont les champions d’une singularisation extrême de la narration. Les maîtres du Flux de conscience d’une part, les défricheurs de l’autofiction d’autre part accordent une attention scrupuleuse aux seuls référents, points de comparaison ou leviers suggestifs accessibles à la conscience de leurs personnages, que ces derniers soient des enfants, des gisants, des simples d’esprit ou des femmes amoureuses. Au début de Sauf les fleurs, les allusions au tout petit frère qui se tient à la rampe de l’escalier, l’image des lacets que l’on double avant de courir aux champs suffisent à chanter notre propre enfance. La ponctuation, minimale, est typique d’un Guillaume Dustan. Dans la même veine, minimales, efficaces, sont les fulgurantes trouées de style oral dont la rareté fait le prix : Papa hausse les épaules, Les fleurs, je peux pas, ou surtout cette jolie parataxe : La mère d’Étienne soutient Kévin va mieux. Tout est bon depuis des générations pour garder une rupture d’avance sur la course soit-disant perdue de la littérature contre les médias concurrents, mais je pense que c’est l’esprit de Beckett qui aiguillonne le sens de l’ellipse chez Clément. Toiles de silence. Pauvreté lexicale pour rendre compte, non pas de l’épuisement du monde comme chez l’auteur de Fin de Partie, mais de la difficulté des mots de Marthe à émerger du néant des coups. A côté de cela, la sobriété durassienne affleure au moment du drame : Nous nous écroulons. Nous crions. Et dans la phrase suivante, la notation nous léchons nos paumes, c’est le grattoir soyeux du surréalisme qui nous enlace. Je pourrais continuer sur des pages à propos de l’héritage de toutes les formes de liberté d’invention assumé avec infiniment de grâce dans Sauf les fleurs. C’est un héritage qui a la particularité de respecter l’intégrité des mots, de jouer peu sur les sons et d’être assujetti à une exigence de sens, c’est-à-dire à l’existence d’un référent, fût-il parfois (ou souvent, suivant la culture et la sensibilité du lecteur) hermétique.

Dans ce tissus de références modernes, Eschyle semble n’avoir pas sa place. Et pourtant, par exemple, le refus chez Clément de recourir au narrateur omniscient qui fit la gloire du genre romanesque, loin de nous imposer une écriture de soi saturée de singularités microscopiques et d’intimités commutables, est une première façon de revenir à la tragédie antique. Le récit tragique émane d’une, de deux ou de trois voix particulières à la fois très éloignées de l’auteur et considérablement grandies par la proximité du divin. Et chez Nicolas Clément, la singularisation de la narration s’accompagne aussi, pour moi, d’un anoblissement de la vision et de la langue et c’est ce qui fait la beauté de l’écriture de Sauf les fleurs. Comme Eschyle place ses personnages sous le regard intimidant d’un Dieu aussi éloigné qu’attentif, Marthe vit, puis écrit dans l’adoration perpétuelle de sa mère, source de (son) or. Nous ne savons rien de cette jeune fille : rien de ce qui nous intéresse d’habitude, rien de ce qui fait les fictions que l’on nous donne à pas d’heure, et rien de ce qui nous gâche, nous rapetisse, aucun de nos conflits sans danger essentiel, rien, en somme, de l’hégémonique comédie humaine.

De Marthe, nous connaissons les prénom et nom, le sexe et l’âge, en un mot la Persona, en plus d’un certain rapport au monde. Et ce que ses moindres mouvements semblent nous dire, c’est que les dieux sont partout, épurant son regard. Je ne nie pas que, le sacré partout, cela puisse n’être, comme chez Duras, que l’irradiation d’une douleur post-apocalyptique. Mais lorsque Marthe évoque sa défunte mère, elle écrit que ses pas dans la cuisine étaient (sa) supplique. Elle dit que sa mort a marqué la fermeture du temple. De façon concrète, les innombrables associations métonymiques comme ces fleurs que Maman a du mal à lire, synecdochiques comme nos mains gantées de chaud sous le souffle des chevaux, les hypallages tel que le beau bus endormi brodent pour moi des liaisons bénies entre le sensible et l’invisible et assurent en un mot une sacralisation de l’espace. De même les métalepses, mon pays revient, la ferme approche, le corps de Maman dessiné à la craie, disent la stupeur permanente de la fille un peu juste, que les événements, bons et mauvais, mettent, comme autant de commotions, comme un destin, devant le fait accompli. Les métaphores non plus ne se contentent pas de produire un écart, même somptueux, et l’extraordinaire né un mensonge après moi, capteur irrésistible de notre confiance dans le talent de l’auteur, parle de quelque chose que j’évoquerai plus bas, qui augmente les phrases, pour reprendre la métaphore récurrente de Marthe.

Je le sais bien, moi, que j’ignore ce que l’auteur a voulu vraiment. Je ne sais pas davantage au fond ce que, pour lui comme pour vous, il a réalisé. Mais il se trouve que, du point de vue de l’intrigue, Sauf les Fleurs ressemble à une tragédie simple, telle qu’Aristote la définit. Un homme frappe sa femme et la tue. Ce meurtre est vengé par sa propre fille. Laquelle assume son acte et change ainsi, on le verra plus bas, la face du monde. Il s’agit donc d’une Orestie inversée, ramassée en quelques soixante-quinze pages. De même que les Euménides pèsent la gravité de l’assassinat d’un père infanticide (Agamemnon) au regard du meurtre d’une femme dont on a sacrifié l’enfant (Clytemenestre), le procès de Marthe consiste à déterminer si la mort d’une épouse infidèle vaut celle d’un père violent. Le reste du roman donne un relief extraordinaire à ces trois actes. Les autres personnages forment un chœur épars, presque toujours complice, jamais moteur de l’action principale. La puissance de résilience de Marthe, illustrée par son aptitude à coudre pour embellir, cuisiner pour lier, traduire pour la récompense d’avoir essayé, jardiner pour restaurer, aménager pour s’ajouter à elle-même, sa capacité au bonheur se réalise à Baltimore en quelques pages solaires, gorgées de plaisir physique et de guérisons, mais tout cela vole en éclats du moment que le pays de l’héroïne revient. Avec brio, Nicolas Clément sème des leurres qui apparentent un long moment son intrigue à celles des tragédiens et scénaristes implexes, héritiers de Sophocle, qui nous ont habitués à des fins, sinon heureuses, du moins « satisfaisantes », c’est-à-dire des fins qui, après mille renversements, confirment notre appartenance à un monde inchangé, (souvent nos héros l’ont échappé belle, quand ils n’ont pas échoué de peu) d’où les dieux sont absents, où le courage et les interactions humaines sont tout ce qui existe. Nous ne nous attendons pas à ce que Marthe, comme Electre et Oreste empoignés par les Erynnies, soit « reprise » par la ferme, de façon biologique, jusqu’à échapper complètement à notre horizon d’attente. Sa peau redevient cuir, les tempes lui brûlent et, telle un bébé kangourou tombé de la dépouille encore chaude de sa mère, elle se pense à la merci du papa-chasseur. Nous ne nous attendons pas non plus à la voir si peu repentante, si peu combative, assumant son acte, renvoyant notre monde truffé de fautes à lui-même.

Eh bien d’abord tout va bien, écrivait l’immense Beckett dans Têtes-Mortes : pas d’histoire, rien que la violence.

Nicolas Clément organise le bouleversement de nos repères (cette difficulté où nous sommes en fin de première lecture à trier nos émois) non par des renversements, des péripéties, des obstacles, des dangers, des conflits et des moments de reconnaissance, mais par le développement d’un nombre réduit de données presque immobiles. Malgré la division du texte en six parties, nous avons trois groupes de situations qui correspondent à trois lieux : la Ferme, Baltimore, la Prison. Nous quittons la ferme après le premier meurtre. Nous quittons Baltimore juste avant le second meurtre. La prison ne nous conduit nulle part. Faute de dénouement, l’accumulation et l’aggravation des chagrins de Marthe font office de progression, et cette progression ne mène donc pas vers une fin dramatique (libération ou châtiment), mais vers une déflagration de nos émotions hors-livre, ce qui porte le fait divers au rang de roman lancinant et c’est ce qui, à mon avis, nous laisse sans voix. Ainsi le savoir ne guérit pas. Ainsi, pour reprendre la phrase de Nicolas Clément, l’amour ne suffit pas. Nous ne reconnaissons plus le monde. Nous restons prostrés comme aux portes du Sanctuaire de Faulkner, où nulle explication ne vient concernant le Mal absolu. Nous tremblons comme aux côtés du Prométhée enchaîné avant l’arrivée des vautours. Notre émotion égale celle des Suppliantes avant cette guerre inévitable de l’issue de laquelle dépend leur salut. En laissant Marthe à cet endroit où personne ne répond, sauf les dieux, nous ne la quittons plus jamais, et nous recevons en partage ce sentiment premier d’injustice ontologique d’où naît toute écriture véritable et que Clément appelle si bien la science des seuls.

D’où coule cette anacoluthe en page 61, savante rupture syntaxique, élévation tragique d’une fille de ferme dans un flot majestueusement alexandrin – on l’aura compris, un sommet : Je ne sens plus les mots, je ne sens plus les bulbes, seulement les fleurs brisées et m’éloigner des hommes.

Pas un instant l’héroïne n’amène à la conscience du lecteur son propre impensé magistral : le droit du père à un procès équitable et, comme suite à ses excuses écrites, à obtenir de l’aide pour déplier sa colère. Lors de la reconstitution, pendant que les gendarmes sont affairés à comprendre, Marthe tire. Là, pourrait-on dire, se manifeste ce que l’auteur appelle l’animalité de son personnage. Entre l’amour maternel, fusionnel, la communication profonde avec les bêtes et la brutalité du père, le temps lui a manqué pour apprendre à articuler sa propre colère, à dire les choses selon l’expression des humbles et, comme disent les plus énergiques, avancer maintenant. Nicolas Clément, en philosophe, pose cette terrible déficience – être un désert de mots – pour en tirer toutes les conséquences. Le sang capricieux qui (l)’arrose, le sang qui toque à (ses) tempes, la violence en elle et l’extrême fragilité de sa vie intellectuelle naissante qui la conduisent à laisser Florent de côté, tout montre qu’elle est, malgré ses fantasmes, la fille de son père. Dès la page 16, elle sait qu’elle s’allongera un jour, mais plus tard, (mais quand ?) sur le divan du thérapeute pour obéir à son devoir de terre promise, et trouver sa boue juste. Pour découvrir à cette occasion sans doute qu’Eschyle non plus ne suffit pas. Tant il est vrai, si l’on en croit les commentateurs de mythes, que le destin, ou volonté des Dieux, seule force à l’œuvre dans les tragédies, n’est rien que le chaudron de notre Inconscient en acte. Tout cela est juste. Mais si Marthe refuse à son père le droit de se repentir, et si elle-même refuse de se justifier (sans pour autant parader comme Agamemnon sur son tapis rouge, ni accuser ses accusateurs comme Prométhée, ni même faire valoir son droit en disant Je n’ai pas appris de vous comme Oreste), c’est sans doute parce que, ce qu’elle veut, je l’ai dit plus haut, ce n’est pas que les hommes changent, ce qu’elle souhaite, comme dirait Jacques Darriulat, c’est plutôt l’avènement d’un autre monde.

Et c’est ainsi qu’une boucle se ferme de façon troublante. Dans les Euménides, Eschyle avait chanté la supériorité de la loi du père sur celle de la mère, la primauté de la Cité et de la vie politique sur le Foyer familial. C’est le vote d’Athéna, fille de Zeus, (dépourvue de mère, sans réserve, je suis pour le père, dit-elle) qui fait pencher le verdict en faveur de l’acquittement d’Oreste. Elle est appuyée par Apollon pour qui on peut être père sans qu’il y ait de mère. Il n’aura échappé à personne que le roman de Nicolas Clément montre le mouvement inverse. Dans le royaume de la mère, qui, seule, peut dire à Marthe ce qu’il est raisonnable ou fou de penser, l’incertitude est posée à plusieurs reprises sur la paternité de Paul. Cela simplifie les choses. Entre le doute exprimé par Léonce (tu crois qu’on vient vraiment de lui), le qualificatif de Bâtarde dont Marthe est affublée à l’école, la façon dont Marthe parle de son frère (mon frère dont le père a brisé le nez de Maman) et l’hypothèse même d’une naissance par parthénogenèse, par l’application d’une couverture, la rupture fantasmée du lien de paternité atténue la gravité du parricide.

Les cendres du monde patriarcal peuvent alors s’éteindre tout à fait, parce que Marthe aura été au bout de son acte, supprimant la tyrannie paternelle. Déjà l’antique primauté du père, gagnée de haute lutte par les héros d’Eschyle, était réduite à d’innombrables mensonges, de préférence écrits. Mensonge, la fausse carte de vœux de la Saint-Valentin. Mensonges, les lois d’un Livre ou d’un Code dont les mots d’ordre causent la mort des seuls fragiles qui s’y soumettent (c’est votre père et vous devez l’aimer, tout le monde a gagné, il ne faut pas toujours chercher à comprendre mais relever les cœurs tombés). En choisissant la violence contre la violence, Marthe se voue à une sanction de la Cité moribonde, mais ce n’est pas sans inspirer amour et compassion, à force, entre autres qualités, de savoir écouter l’histoire des personnages les plus fugitifs, sans déformer la réalité de leurs drames, au point d’être qualifiée de « bienveillante en chef » par la surveillante de prison.

Bienveillante, c’est un qualificatif, bien entendu, qui augure de la transformation des Érinyes vengeresses en Euménides régénératrices. Et même si rien n’est sûr concernant le verdict, et même si l’enfermement s’avère aussi douloureux que l’exclusion dans la vallée (la prisonnière rêvant en vain d’un lacet pour se pendre) ce qui ne fait pas de doute, c’est la prééminence d’un gynégroupe dans les replis duquel Marthe se sera lovée à chaque fois qu’une femme aura prolongé la chaleur de sa mère, à commencer par sa voisine Myriam, douce entremetteuse et mère adoptive et en comptant Nathalie, institutrice, pont vers Eschyle, mais aussi Miss Wilson, pourvoyeuse de toit, Lucie, la codétenue, dont les terribles confidences réchauffent, et enfin la surveillante Madame Magnin déjà mentionnée. De même qu’amnistier Oreste, c’était réhabiliter le guerroyeur, le sanguinaire et orgueilleux Agamemnon, de même acquitter Marthe serait consacrer l’avènement ou le retour d’une autre cosmogonie, un monde où l’on tiendrait compte, enfin, de la douleur de la mère d’Iphigénie, mais aussi de celle d’Héra, Médée, Hécate, de ces femmes de l’ordre pré-eschylien, ennemies des principes abstraits (la Raison d’État pour Agamemnon, l’ancien Code civil pour les époux et les pères abusifs, et finalement le Code Pénal contre les parricides.)

Il faudra peut-être réchauffer les cœurs par quelques écrits vivants pour garder le meilleur des abstractions et des ordres du père. Si c’est demander l’impossible, il faudra prêter attention, comme il est dit dans les Suppliantes d’Eschyle, à des paroles qui ne soient pas écrites pour mettre au pas les doux et eux seuls, ni enfermées dans des livres pour mieux exclure les illettrés, mais qui sortent hautement de la bouche d’un homme libre, d’un homme qui n’oublie pas comme le dit Eschyle, que même les Dieux, les vrais, sont assujettis à l’équité.

Alors seulement les pères redeviendraient civilisateurs – interdiraient de nouveau les grimaces à table. Entre les membres distants de la Cité (les Éboueurs ne peuvent enlever Marthe au cauchemar de la ferme, le Maire offre son aide pour la traite, mais avec lui le lait devient amer, l’Avocat compte sur la présence de mères de familles dans le jury pour alléger la peine de Marthe) entre ces hommes aussi gentils que démunis d’une part et les prédateurs de l’autre, il y aurait ce papa normal qui aura tant manqué à Marthe Raymond, fille de Paul Raymond, son ennemi juré, dont le patronyme n’apparaît qu’une fois dans le roman et dont l’indicible chagrin, atemporel et sublime, éclipse toute autre considération, par la grâce de l’irréprochable virtuosité de Nicolas Clément.

Je suis loin d’avoir épuisé mon sujet.

Comment vivre, comment écrire, me demandé-je à tout instant. L’auteur répond toujours quelque chose comme : en écrivant. Peu importe le reste et peu importe comment. Écrire est la seule chose à vivre, le reste aura soin de lui-même. Alors il faut bâtir, marquer, éplucher, saupoudrer, dérouler, arracher chaque phrase au chiendent, ordonner, ajuster, sentir la vie, aérer le fumier et désherber. Il faut donc écouter ce que chuchotent les mots, c’est-à-dire absolument chaque mot et, tout en se laissant surprendre, faire preuve d’une intelligence opiniâtre en ce qui concerne les personnages qui surviennent : les accueillir en dramaturge, en enfant, en poète, en intime, mais aussi en penseur. Il faut aller au centre de sa matière, où le danger est sûr et la prendre de face, la perpétuelle question du Mal en tant que peine obligatoire, nuit sans retour, calvaire sans fond ni faux-semblants, souffrance infligée aveuglément, jetée à fond de train contre le Bien suprême, contre de l’innocence, de la vraie beauté, de la lumière en barre. Il faut, enfin, tisser son argument aux fils d’or pur de la plus haute Littérature – la Littérature est à ce prix. C’est en faisant tout cela, et beaucoup plus – il faut devenir et rester généreusement indétectable – que Nicolas Clément signe un grand livre, un livre infini, aux prolongements déjà légendaires.

Interviews de l’auteur :

Sur Babelio

Sur L’Ivre de lire

Le Saut

J’ai dit à l’instant reste donc
Tu me plais tant et l’instant
M’a souri d’un air inquiétant
Je ne pars pas me dit-il considérons

Que de me négliger tu avais tes raisons
Je suis le présent que ton désir attend
Je pardonne et je reste et si en m’habitant
Tu renonces à tes masques et choisis l’abandon

Il n’y aura pas pour autant dans ce poème
De substitut au plongeon que toi-même
Toi seul peux faire et même si des mots t’assaillent

Je promets qu’un saut hors de toi, inattendu
T’éblouira autant que le secret Mont Mabu
Ou que l’extraordinaire massif du Makay

Eva Lee

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Le Vestibule

Si tu crois qu’à mon insu
Je t’oublierai Djibouti
Ou bien si tout en baignant
Les plaies de mes quatorze ans
Comme je le fais aujourd’hui
De grands de vrais moments
De thym de roses trémières
Si je la crois disparue
Mon expérience hors de prix
D’un vestibule infernal
D’une décharge à ciel ouvert
À cinq heures du Lac Assal
Où des filles de coopérants
Des enfants de militaires
Par leurs suffisantes manières
De néo-colons gaulois
Vous transmettaient leur mépris
Pour les Afars les Issas
Et pour les Somalis
Si je crois que vivre ici
Où les saisons se butinent
Juste aux portes de Paris
Effacera mon désert
Les haltes au port de l’Escale
Le chant profond du muezzin
Les buissons sous les cabris
Le méchoui de mon père
Si je crois qu’on les enterre
Tous ces mondains gaspillages
Et les brûlures m’as-tu-vu
Quand des Blonds de passage
Et des Brunes aux yeux verts
A l’assaut de Tadjourah
Ou près des îles Mascali
En plongée sous-marine
Noient ce qu’ils ont d’empathie
Sous les arcades maghrébines
Haïssant tout brassage
Et pour deux, trois, ou quatre ans
Traitent les Noirs en bactéries
Petits princes aux abois
Amoureux fous de Top Gun
Bronzés à mort ivres de fun
J’étais ma propre geôlière
Tombée trop tôt dans le spleen
Terrifiée par ce qu’ils ont
Pu dire des Malgaches souillons
Mais si je crois que mon âge
Actuel mes beaux exploits
Mes partages et ma joie
Chasseront de mon esprit
L’enfermement le Khamsin
Les ruelles à l’abandon
La première huile des sardines
Le goût de l’aliénation
Si je vous crois disparus
Agonisants minarets
Comme on assèche un pays
Et comme on le sacrifie
En dépiautant son passé
Le couvrant de légionnaires
Dans un but utilitaire
Je me trompe comme les grands
Timides se trompent de voyage
La souvenance est un don
L’exil est pure loyauté
Et je n’ai pas de raison
De perdre pied
Jamais

Eva Lee

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La fin des méduses

Tu ne seras plus jamais seul, prends tes yeux. Sois dans l’intime et vois comme une étoile de mer entre tes deux sandales peut exprimer sur du sable le caractère sacré de ta venue au monde. Ce qu’il reste de souvenirs blessants, le souvenir immonde d’avoir été laissé dans un coin, oublié chez quelqu’un, le recours au diable pour que des frissons doux-amers te vengent de la paresse des adultes, je ne pourrai pas faire que ça n’ait pas eu lieu. Mais toi ouvre les yeux. Il y aura toujours des tilleuls, des embruns repus de sel pour te tenir compagnie. Tu trouveras aussi des crustacés dansants, des gastéropodes marins inépuisables pour te traîner loin de tes angoisses culte et, pour peu que résonne un cri de goéland joyeux, pour te sauver la vie. Ils seront toujours là. Les faux bigorneaux en forme de toupie ne t’abandonneront pas davantage.

Ce qu’il reste d’ambiguïté sur la perfection de ton visage, laisse-la aux méduses et sois profondément convaincu, comme la garance voyageuse ou l’acanthe unique au monde, d’être plus riche à toi seul que les océans d’un Victor Hugo. Il y aura toujours des oursins pour t’estimer peu digne de tes joies les plus rondes mais tu ouvriras les yeux et tu comprendras que c’est toi qui marches sur eux. Cloue-les face au miroir. Toi, personne ne te connaît à coup sûr. Nul ne sait où tu vas. Mais tu n’as jamais été seul ; tu as toujours été seul à pouvoir dessiner la mère dont tu rêvais en vain, beignet brûlant de sucres absents, père ou mère utopiques, mère absidale et présente et confiante ou père affectueux qui a tant manqué dans tes peurs vagabondes : ils n’existeront pas. Le moment est venu. Qu’elle s’appelle Ici ou qu’il s’appelle Maintenant, tu lèves les yeux et ceux dont tu réclamais la présence existeront en Toi. Par vagues victorieuses, pardonne aux vrais vivants, ouvre les yeux car ils t’ont offert plus de savoirs qu’il ne faut. Ici, deviens sérieux : tu sais maintenant avoir soin de toi-même de ton lever jusqu’à ton coucher avec une concentration féconde.

Tu oublieras les mots qui te décrivent et les salsifis des prés, les palourdes taquines ou le figuier du camping suffiront à ta suprême intelligence. En alternant le brun, le jaune et le mauve, toutes les vraies choses du monde te diront tour à tour, au moment opportun, le secret d’un voyage qui ne soit jamais ennuyeux, jamais douloureux, délivré des regards impuissants qui ont usurpé ton propre regard sur la vie que tu mènes. Ce sera insidieux. Il y aura toujours des algues vertes ici et là sur nos dunes. Mais en levant les yeux tu naîtras doucement, tu seras seul responsable d’un rivage illimité qui n’attendait qu’un élan, un mouvement d’attention de ta part pour être la présence qui te sauve, bruits de pneu, lauriers roses, jus de mangue, pins parasols, bruyères arborescentes et surtout, surtout, blancs cirrus radiatus jusqu’après ton retour en ville, sur tes prochains jours heureux.

Eva Lee

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Land Art

Ma souffrance est née. Elle a grandi. Je fus réceptive à tout si bien que j’entendis parler de terrains vagues qu’on avait choisis comme abris, théâtres, aires de jeux et j’ai peut-être eu vent de chardons trouvés beaux, de bleuets aux mariages. Les saisons m’ont récité le sens caché sous les choses visibles. Mais ce qui me plut, ce fut la musicalité d’un chuchotement chargé de victoires, de plaisirs chics, d’excellence atteinte. Je valais mieux, compris-je, qu’un jardin terrestre.

Un champ de sauge et de laîche puce décoré de rivache avec des coucous, voilà mon esprit à ce moment-là, mon univers et mon apparence. Je n’étais qu’une étendue calcaire et j’avais pour voisins des massifs odorants, des parterres délicats, des fleurs ornementales, des iris, des lys, des gardénias. Les roses avaient des épines et s’appelaient Jeanne Moreau. Le buis commun était taillé avec originalité, caractère. L’odeur des jacinthes rendait heureux, j’entendais les glycines bruire et moi je n’avais rien à faire admirer par absence de culture. Je n’avais pas d’endroit où cacher ma tristesse.

Le vent de minuit me trouva. Ma blessure narcissique, il me la présenta comme un gène précieux inoculé par voie d’élection.Il me parla de déserts brûlants qui donnaient des pivoines et des rosiers Brocéliande écœurants de perfection. Le prix à payer, je l’acquittais encore, j’avais souffert et je souffrais, c’était ma seule chance et je devais maintenant brûler mon sol pour qu’il en sortît les merveilles. Sur le brûlis, je n’eus qu’à verser mes rêves, mes larmes et ma haine, toute ma personnalité en humus. Je n’eus qu’à laisser germer. Laisser monter les fleurs de sous la cendre. La jalousie me quitta car je devins une artiste. Je provoquais la douleur pour cueillir sans contrainte des plantes hybrides, des spécimens douteux, spontanés, des germes débiles mais ils montaient de ma terre élue. Je n’avais plus d’intérêt pour les jardins terrestres, je m’attendais à la floraison d’un autre monde.

Simplement la floraison prit du temps. Et le monde étouffait sous la fumée produite. Et au fil des incendies mon sol perdit de sa matière organique mais c’est bien ainsi, me dit le vent, qu’on abat les portes du réel. Naturellement je subis l’érosion. Naturellement rien ne poussa plus, ni fleur ornementale, ni plante sauvage, ni mauvaise herbe. Trois ans passèrent. Lorsque le vent partit séduire d’autres parcelles, alors que je me transformais en marécage, je découvris la vraie honte. La douleur d’avoir nui au monde par ignorance, désespérance et paresse me fit pleurer. Je m’abstins de tout. Alors la régénérescence vint. Sept ans de beauté sauvage, de jachère incertaine, passèrent. Me comparant à ce qui existe, j’eus peur d’avoir perdu mon être, mais une brise saturée de pollens me jura que le temps était venu pour moi d’être utile. Je vis que c’était vrai, du blé, des légumes et du colza, voilà ce que je produisis avec abondance, on laboura. On sarcla. On sema sur mes terres. Je ne manquais plus de rien. Je ne connus plus la honte. Je ne connais plus que les cycles agricoles intensifs, et je suis fatiguée.

Je voudrais être une aire de jeux en friche, un lieu de fête simple, un abri orné de rivache pour les âmes ensanglantées qui ont besoin d’attendre au calme, en compagnie des coucous, que les vents trompeurs aient traversé la région sans remarquer leur présence. La vraie beauté s’obstine comme une deuxième chance.

Eva Lee

1

Les doigts noirs de l’hiver, les étoiles aux fenêtres
Font le deuil de Verlaine, épineux mais si doux
Bien après le soleil, on se souvient du roux
Mais Saint-Germain bleuit, et c’est trop beau peut-être

Chaque soir, mais ce soir il faut les retenir,
Les étoiles aux fenêtres me distraient de l’amour
De la vie, des chemins ; solitude du lourd
Et du moi qui s’essaie en pleurant à écrire.

2

Dans certaines maisons, les gens font de leurs gestes une longue complainte incompréhensible où les erreurs domestiques se transforment en désespoir et prennent, lorsque c’est possible, l’inflexion d’une disgrâce en mal de musique. Ailleurs on arrête de vivre pour accompagner quelque temps la mort, quelque forme qu’elle ait pris dans l’histoire. Moi si je me brisais.

J’essaierais de ramener à moi toute la beauté perdue, sans la demander à personne, je la vendrais au plus offrant contre de l’oubli.

3

Le noyau du rêveur
Vit du côté de la plaine
Où rien d’important n’échouera plus
Sinon la barque hasardée
Qui dirait :
Qu’il me vienne un espoir à l’envers
Qu’il me prenne à rebours du salut
Dont je n’ai pas voulu moi qui voulais
Juste voir
Je reprendrais l’illusion refusée
Où s’arrête la trace
Tant la trace est sensuelle

4

Par des étourderies trop pures
On s’écorche en marchant
Mais une fois on s’arrête étonné
Interdit, démuni, plein de rêves nouveaux
Parce qu’un porteur de couronne
A soigné la blessure et dissipé
Le manque qu’on avait eu de lui

5

Il y a des pays encore où l’on est fou d’amour pour la même illusion. La liberté promise, la solidarité perdue. La paix d’une famille avant la fin du monde. A l’ombre de ma lampe, moi qui ne change rien, j’aimerais ces soleils. Des pays sont lumière orangée, où vibre une menace au tremblant de la trêve, avant la fin du jour.

Il y a des patries encore en moi où tout n’est pas perdu. Tout un monde à mes pieds : un instant aussi vague et certain qu’une scène entrevue par manque d’amour : la victoire en pleurant. Le sommet des sommets. Mais tout le temps que je marche, je m’enchante aux chemins suspendus. Je me prends aux alliances imprévues sans bataille et sans foi. A la douceur encore, avant la fin des temps.

Et tout se contredit dans le grenier sans reine, dans mon royaume encombré de prémisses. Tout n’est pas perdu mais tout se perd en vivant, et c’est comme un fracas sous la lampe : dans le pays que je suis, il n’y a de prévu que le début de la guerre entre douceur et victoire, tous les jours remise à demain.

6

Voici donc l’angoisse
Toutes lois sont écrites
Tout espoir entendu
Mais tu cèdes

Car les nuages passent
Et tu n’as jamais pu
Te détourner si vite
De leur équipée de rêve

Si l’évasion est brève
C’est bien toi qui la tues
Pour forger à leur place
Ton passage insolite

Mais contre la menace
Des détours sans issue
Il n’y a jamais que l’aide
De toutes lois écrites.

7

Je ne tiens pas ta main
Je n’y attache pas la promesse des livres
Tu ne rencontres pas tous mes vœux quand je dors
Et ton corps amoureux reste une heure à revivre
Reste un éclat sans défaut dans un double désert

Je n’ai jamais attendu le partage
Ni la force jaillie des semi-confidences
Ni l’abandon périlleux d’où s’invente l’aisance
Qui détourne deux voies vers un doux lieu commun
Je n’ai jamais tenu qu’à mon propre voyage

J’ai préféré un temps les orgies du mensonge
Et la guerre des faims qu’aggravait chaque don
Mais avinée d’illusions j’ai repris avec toi
La clarté des chemins que l’on trouve à part soi
Cultivant des envies sans prison ni substance

En effleurant ta main
Comme un geste impatient entre deux traditions
Se dessine demain
Mais peut-on être plus libre
Encore.

8

Et c’est en retournant les preuves de ce monde
Fiévreuse, à la recherche du moyen de te dire
Que je dirai un jour quelques nouvelles du ciel

C’est dans la peur d’aimer l’éternité stupide
Que je fuirai très loin jusqu’aux grands paysages
Pour en ramener des fragments, des éclats

Je sais qu’à les saisir, à les toucher du doigt
Ils te ressembleront. Ce sera la mesure
Je le saurai moi seule, et que ce grand amour
Se nourrit d’un azur ébloui quatre fois

Si je suis encore là, à portée de tes ondes
C’est pour en capturer la vitesse essentielle
Aperçois dans l’élan mon obsession profonde
Ma parole exclusive, mon absolu désir.

9

Je suis venu t’aimer
Sans précaution perdue
Dans la peur de déplaire

Sans manière qui tue
Ni concession grossière
A l’envie d’être élu

J’apprends à questionner
Sans crainte des morsures
De trop de vérité

J’apprends à te chercher
Sans demander d’usure
Et quitte à questionner

Je brave les mystères
Sans penser au danger
De ne pas être aimé.

10

Si je n’avais pas le choix je saisirais l’occasion
Je me ferais un cheval du plus fougueux de mes peurs
Dans l’enclos des terreurs il en est des suprêmes
Arrimés aux mustangs dont le galop nous emmène
Vers la prochaine erreur.

Il est un fonds de puits qui fait tricher les mots
De fureur et de boue, comme un bassin de rages
Il est un vrai naufrage, assourdi, nécessaire
Que chaque amant parjure ajoute à nos trésors
De survenances extrêmes.