Le Saut

J’ai dit à l’instant reste donc
Tu me plais tant et l’instant
M’a souri d’un air inquiétant
Je ne pars pas me dit-il considérons

Que de me négliger tu avais tes raisons
Je suis le présent que ton désir attend
Je pardonne et je reste et si en m’habitant
Tu renonces à tes masques et choisis l’abandon

Il n’y aura pas pour autant dans ce poème
De substitut au plongeon que toi-même
Toi seul peux faire et même si des mots t’assaillent

Je promets qu’un saut hors de toi, inattendu
T’éblouira autant que le secret Mont Mabu
Ou que l’extraordinaire massif du Makay

Eva Lee

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Le Vestibule

Si tu crois qu’à mon insu
Je t’oublierai Djibouti
Ou bien si tout en baignant
Les plaies de mes quatorze ans
Comme je le fais aujourd’hui
De grands de vrais moments
De thym de roses trémières
Si je la crois disparue
Mon expérience hors de prix
D’un vestibule infernal
D’une décharge à ciel ouvert
À cinq heures du Lac Assal
Où des filles de coopérants
Des enfants de militaires
Par leurs suffisantes manières
De néo-colons gaulois
Vous transmettaient leur mépris
Pour les Afars les Issas
Et pour les Somalis
Si je crois que vivre ici
Où les saisons se butinent
Juste aux portes de Paris
Effacera mon désert
Les haltes au port de l’Escale
Le chant profond du muezzin
Les buissons sous les cabris
Le méchoui de mon père
Si je crois qu’on les enterre
Tous ces mondains gaspillages
Et les brûlures m’as-tu-vu
Quand des Blonds de passage
Et des Brunes aux yeux verts
A l’assaut de Tadjourah
Ou près des îles Mascali
En plongée sous-marine
Noient ce qu’ils ont d’empathie
Sous les arcades maghrébines
Haïssant tout brassage
Et pour deux, trois, ou quatre ans
Traitent les Noirs en bactéries
Petits princes aux abois
Amoureux fous de Top Gun
Bronzés à mort ivres de fun
J’étais ma propre geôlière
Tombée trop tôt dans le spleen
Terrifiée par ce qu’ils ont
Pu dire des Malgaches souillons
Mais si je crois que mon âge
Actuel mes beaux exploits
Mes partages et ma joie
Chasseront de mon esprit
L’enfermement le Khamsin
Les ruelles à l’abandon
La première huile des sardines
Le goût de l’aliénation
Si je vous crois disparus
Agonisants minarets
Comme on assèche un pays
Et comme on le sacrifie
En dépiautant son passé
Le couvrant de légionnaires
Dans un but utilitaire
Je me trompe comme les grands
Timides se trompent de voyage
La souvenance est un don
L’exil est pure loyauté
Et je n’ai pas de raison
De perdre pied
Jamais

Eva Lee

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La fin des méduses

Tu ne seras plus jamais seul, prends tes yeux. Sois dans l’intime et vois comme une étoile de mer entre tes deux sandales peut exprimer sur du sable le caractère sacré de ta venue au monde. Ce qu’il reste de souvenirs blessants, le souvenir immonde d’avoir été laissé dans un coin, oublié chez quelqu’un, le recours au diable pour que des frissons doux-amers te vengent de la paresse des adultes, je ne pourrai pas faire que ça n’ait pas eu lieu. Mais toi ouvre les yeux. Il y aura toujours des tilleuls, des embruns repus de sel pour te tenir compagnie. Tu trouveras aussi des crustacés dansants, des gastéropodes marins inépuisables pour te traîner loin de tes angoisses culte et, pour peu que résonne un cri de goéland joyeux, pour te sauver la vie. Ils seront toujours là. Les faux bigorneaux en forme de toupie ne t’abandonneront pas davantage.

Ce qu’il reste d’ambiguïté sur la perfection de ton visage, laisse-la aux méduses et sois profondément convaincu, comme la garance voyageuse ou l’acanthe unique au monde, d’être plus riche à toi seul que les océans d’un Victor Hugo. Il y aura toujours des oursins pour t’estimer peu digne de tes joies les plus rondes mais tu ouvriras les yeux et tu comprendras que c’est toi qui marches sur eux. Cloue-les face au miroir. Toi, personne ne te connaît à coup sûr. Nul ne sait où tu vas. Mais tu n’as jamais été seul ; tu as toujours été seul à pouvoir dessiner la mère dont tu rêvais en vain, beignet brûlant de sucres absents, père ou mère utopiques, mère absidale et présente et confiante ou père affectueux qui a tant manqué dans tes peurs vagabondes : ils n’existeront pas. Le moment est venu. Qu’elle s’appelle Ici ou qu’il s’appelle Maintenant, tu lèves les yeux et ceux dont tu réclamais la présence existeront en Toi. Par vagues victorieuses, pardonne aux vrais vivants, ouvre les yeux car ils t’ont offert plus de savoirs qu’il ne faut. Ici, deviens sérieux : tu sais maintenant avoir soin de toi-même de ton lever jusqu’à ton coucher avec une concentration féconde.

Tu oublieras les mots qui te décrivent et les salsifis des prés, les palourdes taquines ou le figuier du camping suffiront à ta suprême intelligence. En alternant le brun, le jaune et le mauve, toutes les vraies choses du monde te diront tour à tour, au moment opportun, le secret d’un voyage qui ne soit jamais ennuyeux, jamais douloureux, délivré des regards impuissants qui ont usurpé ton propre regard sur la vie que tu mènes. Ce sera insidieux. Il y aura toujours des algues vertes ici et là sur nos dunes. Mais en levant les yeux tu naîtras doucement, tu seras seul responsable d’un rivage illimité qui n’attendait qu’un élan, un mouvement d’attention de ta part pour être la présence qui te sauve, bruits de pneu, lauriers roses, jus de mangue, pins parasols, bruyères arborescentes et surtout, surtout, blancs cirrus radiatus jusqu’après ton retour en ville, sur tes prochains jours heureux.

Eva Lee

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Ces loups

Les mêmes rires nous emportent
Entre fatigue ennui
Éclats du vendredi
Et soirs qui réconfortent
Dégourdis nous le sommes
Polis jusqu’au cauchemar
Qu’est-ce qui d’eux nous sépare
Et qu’est-ce qui nous dégomme
De les voir si tranquilles
Dégourdis comme nous
Que viennent faire ces loups
Dans nos bureaux, nos villes
Sont-ils des psychopompes
Des anges ou des chanoines
Pour ignorer nos vannes
Est-ce que l’argent nous trompe
Les mêmes tâches nous rongent
Pourtant ils mangent à part
Sont-ils isolés par
Leur honte d’eux-mêmes ou par
La fureur où les plonge
Leur dégoût du mensonge
Comment le saurions-nous

Eva Lee

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Ingmar Bergman

Brusquement, des bouffées d’autre chose.
Pas du bonheur limite ecstasy,
Quand notre entrée dans la bourgeoisie
Fut pour grand-mère une apothéose

Pas l’alcool des succès à haute dose
Qui jeta frère dans la jalousie
Pas le tofranil des rêves prescrits
Par père, peu compris de mère, qu’on ose

Sniffer comme un pantin triomphant
Non : le royaume restauré de l’enfant
Intérieur qui aurait voulu n’être

Abusé, délaissé par personne
Mis au pas, contrôlé par personne :
Brusquement la joie, la vraie joie d’être

Eva Lee

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Rue Henri Barbusse

Mais tu seras la première étonnée
Hors de la Poste tu trébuches en pleurant
Tu plieras ta lettre de licenciement
Un pied sur la barrière Croix Saint-André

T’engueulent des klaxons sur la chaussée
T’esquivent des panneaux des mots très grands
Tu voudras revoir ton appartement
À faire le compte des paiements rejetés

Tu t’étonneras toi-même de la douceur
D’abandonner la jonction de tes peurs
Au long des espaces verts en corridor

Et des Alimentations Générales
Tu marcheras sur la départementale
Pour t’escorter toi-même jusqu’à bon port

Eva Lee

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L’Abandon

Le sentiment qu’on a parfois aussi
Plaisant qu’un parfum de bière jetée
Ou bien d’urine au cœur de Saint-Denis
Le sentiment de n’avoir où aller
Ni les signalisations de chantier
Ni les programmes aussi laids qu’ambitieux
Ni les différents plans pour les banlieues
Rien ne le nettoie, rien ne l’atténue
Ce sentiment hante le fond de nos yeux
Notre regard sur nous ne changera plus

Et trouvant les bons côtés de la vie
Les indésirables se font admirer
De ceux qui les délaissaient jusqu’ici
Nos langages et nos manières affirmées
Les bonnes choses arrachées, méritées
Nos travaux nos balades en amoureux
Nos chaussures nettes sur les trottoirs boueux
Font croire que la souffrance est révolue
Mais à moins d’un changement très mélodieux
Notre regard sur nous ne changera plus

Et nous voilà glissant sur des journaux gratuits
Tendus vers le métro, perdus, froissés
Nous détestant sur un mode interdit
Avec la négligence des négligés
D’où vient la peur d’être haï en secret,
D’être de trop, la peur d’être ennuyeux ?
Malgré les certificats élogieux
A moins d’une découverte inattendue
Face à nous-mêmes nous resterons honteux
Notre regard sur nous ne changera plus

Vous rassurant par nos sourires hideux
Nous épuisant faisant de votre mieux
Nous courons indécis dans la cohue
Comptant sur quelque chose comme un aveu
Pour nous aimer de manière absolue

Eva Lee

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Land Art

Ma souffrance est née. Elle a grandi. Je fus réceptive à tout si bien que j’entendis parler de terrains vagues qu’on avait choisis comme abris, théâtres, aires de jeux et j’ai peut-être eu vent de chardons trouvés beaux, de bleuets aux mariages. Les saisons m’ont récité le sens caché sous les choses visibles. Mais ce qui me plut, ce fut la musicalité d’un chuchotement chargé de victoires, de plaisirs chics, d’excellence atteinte. Je valais mieux, compris-je, qu’un jardin terrestre.

Un champ de sauge et de laîche puce décoré de rivache avec des coucous, voilà mon esprit à ce moment-là, mon univers et mon apparence. Je n’étais qu’une étendue calcaire et j’avais pour voisins des massifs odorants, des parterres délicats, des fleurs ornementales, des iris, des lys, des gardénias. Les roses avaient des épines et s’appelaient Jeanne Moreau. Le buis commun était taillé avec originalité, caractère. L’odeur des jacinthes rendait heureux, j’entendais les glycines bruire et moi je n’avais rien à faire admirer par absence de culture. Je n’avais pas d’endroit où cacher ma tristesse.

Le vent de minuit me trouva. Ma blessure narcissique, il me la présenta comme un gène précieux inoculé par voie d’élection.Il me parla de déserts brûlants qui donnaient des pivoines et des rosiers Brocéliande écœurants de perfection. Le prix à payer, je l’acquittais encore, j’avais souffert et je souffrais, c’était ma seule chance et je devais maintenant brûler mon sol pour qu’il en sortît les merveilles. Sur le brûlis, je n’eus qu’à verser mes rêves, mes larmes et ma haine, toute ma personnalité en humus. Je n’eus qu’à laisser germer. Laisser monter les fleurs de sous la cendre. La jalousie me quitta car je devins une artiste. Je provoquais la douleur pour cueillir sans contrainte des plantes hybrides, des spécimens douteux, spontanés, des germes débiles mais ils montaient de ma terre élue. Je n’avais plus d’intérêt pour les jardins terrestres, je m’attendais à la floraison d’un autre monde.

Simplement la floraison prit du temps. Et le monde étouffait sous la fumée produite. Et au fil des incendies mon sol perdit de sa matière organique mais c’est bien ainsi, me dit le vent, qu’on abat les portes du réel. Naturellement je subis l’érosion. Naturellement rien ne poussa plus, ni fleur ornementale, ni plante sauvage, ni mauvaise herbe. Trois ans passèrent. Lorsque le vent partit séduire d’autres parcelles, alors que je me transformais en marécage, je découvris la vraie honte. La douleur d’avoir nui au monde par ignorance, désespérance et paresse me fit pleurer. Je m’abstins de tout. Alors la régénérescence vint. Sept ans de beauté sauvage, de jachère incertaine, passèrent. Me comparant à ce qui existe, j’eus peur d’avoir perdu mon être, mais une brise saturée de pollens me jura que le temps était venu pour moi d’être utile. Je vis que c’était vrai, du blé, des légumes et du colza, voilà ce que je produisis avec abondance, on laboura. On sarcla. On sema sur mes terres. Je ne manquais plus de rien. Je ne connus plus la honte. Je ne connais plus que les cycles agricoles intensifs, et je suis fatiguée.

Je voudrais être une aire de jeux en friche, un lieu de fête simple, un abri orné de rivache pour les âmes ensanglantées qui ont besoin d’attendre au calme, en compagnie des coucous, que les vents trompeurs aient traversé la région sans remarquer leur présence. La vraie beauté s’obstine comme une deuxième chance.

Eva Lee

L’Implexe

La vérité nous rendra libres au milieu des supplices
Comme elle console les anges accusés qui ressassent
Au lycée nous croyons être d’une autre race
Les mortifications nous semblent fondatrices

Comme elle console les anges accusés qui ressassent
La vérité survole nos terreurs et nos vices
Les mortifications nous semblent fondatrices
En amour la souffrance nous mutile nous harasse

La vérité survole nos terreurs et nos vices
Elle nous délivre des concepts ingénieux qui passent
En amour la souffrance nous mutile nous harasse
Quand nous croyons devoir construire des édifices

Elle nous délivre des concepts ingénieux qui passent
La vérité coupante rouille sous les artifices
Quand nous croyons devoir construire des édifices
En exil le goût des fruits brusquement s’efface

La vérité coupante rouille sous les artifices
Elle nous connaît très bien elle nous regarde en face
En exil le goût des fruits brusquement s’efface
Au travail les manquements nous sapent le courage glisse

La vérité nous connaît nous regarde en face
Les vagabonds la cherchent ils en font leurs délices
Au travail les manquements nous sapent le courage glisse
Le courage baisse l’absence de réussite nous lasse

Les vagabonds la cherchent ils en font leurs délices
La vérité nous suit quoi que les livres y fassent
Le courage baisse l’absence de réussite nous lasse
Mais la vérité est en nous comme la justice

Nos possibilités sont dans cette oasis.

Eva Lee

Rondeau

La mélodie des choses lit-on dans un poème
De Rainer Maria Rilke est un vibrant système
De couleurs de rumeurs d’événements communs
C’est par-dessus que parlent les peurs de quelques-uns
La vie de quelques-uns leurs joies et leurs problèmes.

Le mal que je déteste au fond de moi je l’aime
Le bien que je veux faire est soumis aux barèmes
Subjectifs de l’instant supprimant le parfum
La mélodie des choses.

Ne pas être de trop étant le bien suprême
Quel que soit le contexte la situation extrême
Qu’il soit offert au toucher de chacun

La mélodie des choses.

Eva Lee

Et tant vaut la journée

Il est un feu vivant un élixir
Une plénitude un souffle instable
Aux racines des mots qui soignent à loisir

A la source perdue de l’envie d’écrire
Il est une parole puissante friable
Il est un feu vivant un élixir

Tu peux donner l’argent que l’espérance attire
Le jour est riche le soir inépuisable
Aux racines des mots qui aident à choisir

Voici les fraises la menthe les fleurs conspirent
Les chansons les histoires les rires à table
Les prières muettes le besoin de lire

Il est un nom venu de l’avenir
Du passé et du présent favorables
Tu peux sacrifier l’or que l’or attire

Et tant vaut la journée qui va finir
Que tu peux nommer Dieu l’inexprimable
Il est un lieu vivant un élixir :

Les mots viennent à ceux qui vont les offrir.

Eva Lee

Laurent

Baptiste des rayons de la lune abreuvé
Vivait en espérant suivre un penchant splendide
Une musique un pacte inviolable aggravé
De silences à deux voix où âme et corps coïncident

Mais Baptiste le mime Zampano le forain
Et Garance excitée par un refrain dandy
La douce Gelsomina chassée du paradis
Tous arrêtèrent un jour de vouloir tout ou rien

Ils avaient tout perdu car le bonheur trouvé
Ils l’avaient aspergé de banals pesticides
Dans la peur de souffrir des retours souterrains
De ces douleurs natales que la drogue étourdit

Ce que l’âme a perdu tu peux le retrouver
Nettoyé du mensonge par des amours lucides
Sincères et sans calcul te faisant le gardien
D’aveux sans retenue quand l’enfance irradie

Jean-Sébastien Bach éternellement revêt
Une gloire incroyable et un mystère limpide
Un amoureux du Beau ennemi du Mauvais
Que les poètes comprennent au pied de leurs bastides

Les poètes les graphistes les sculpteurs italiens
Rassasiés de soleil et d’amour étudient
Les clés de leur Art et leurs œuvres ils dédient
À l’être cher au prénom parfait qui les tient

S’il ne reste que deux lignes à poser sur ton cœur
Avant qu’il ne s’égare les voici n’aie pas peur
« Take one more look at what you found old
And in it you’ll find something new »
Juste au bord de la route les voici n’aie pas peur

Ce que l’âme a perdu tu peux le retrouver
Nettoyé du mensonge par des amours lucides
Sincères et sans calcul te faisant le gardien
D’aveux sans retenue quand l’enfance irradie

Ce que l’âme a perdu tu peux le retrouver
Nettoyé du mensonge par des amours lucides
Sincères et sans calcul te faisant le gardien
D’aveux sans retenue quand l’enfance irradie

Eva Lee

Caritas

La paix qui tombe à la dernière minute
Le thé sans sucre et ce qu’il est donné
De faire ou de continuer sans but
Aux orphelins aux tristes aux prisonniers
Et le récit d’un jour vraiment parfait
La beauté de certaines publicités
L’idée qui se change en lumière sensible
Que tout ne saurait être impardonné
Et notre nostalgie de l’impossible.

Nous pensions que trop d’amour ampute
Et faisions des envieux par volupté
La gourmandise régnait sur nous abrupte
Ne pas déplaire avoir pour conseillers
Nos besoins de revanche impensés
Surprendre autrui étant le combustible
Nous ne laissions qu’un voyant allumé
Et notre nostalgie de l’impossible.

Parfois des existences radieuses débutent
Après les temps morts ou les jours fériés
Elles récoltent l’or des moments hirsutes
Assises par terre comme si de rien n’était
Divulguant leur nom aux inutiles et
Partageant leur riz pour la dignité
D’être ignorants des milieux compatibles
Partageant toute envie de vérité
Et notre nostalgie de l’impossible.

Ton cœur ressemble à un chantier secret
Où germe en douceur la force invisible
Qui ouvre à temps les portes condamnées
Humble aimante inventive et disponible.

Eva Lee

Années Zéro

Le sorbier l’aubépine l’églantier la benoîte
Les obsessions fictives d’un monde embobiné
Enfoncent dans nos vies les échardes adéquates
Pour une grande asphyxie de la parole donnée

Il est un jeu de nuits mortel
Où revoir un ami nous coûte
Le prix d’un verre ou d’un hôtel
Ou d’un cinoche ou d’un casse-croûte

Les ronces d’une existence utile
Entrent dans nos cœurs sérieux
Et nous ressortent par les yeux
Barbelés progiciels reptiles

Le sorbier l’aubépine l’églantier la benoîte
Les obsessions fictives d’un monde embobiné
Enfoncent dans nos vies les échardes adéquates
Pour une grande asphyxie de la parole donnée

Les moyens pour payer pour des
Services ou plaisirs imprévus
Des sorties des choses des octets
Fleurissent nos terres mais polluent

Celles du prochain ceux qui n’ont qu’à
Mendier nous semblent dangereux
Nous cultivons notre chez-soi
Polis nous ignorons les gueux

Le sorbier l’aubépine l’églantier la benoîte
Les obsessions fictives d’un monde embobiné
Enfoncent dans nos vies les échardes adéquates
Pour une grande asphyxie de la parole donnée

Pour ne plus avoir faim
Nous assumons des états d’âme
D’orchidées nourries sans témoin
Ni sève ni minéraux ni drame

Il est un bruit de feu cruel
Celui que feront nos corolles
Nos amitiés artificielles
Nos insoumissions en parole

Le sorbier l’aubépine l’églantier la benoîte
Les obsessions fictives d’un monde embobiné
Enfoncent dans nos vies les échardes adéquates
Pour une grande asphyxie de la parole donnée

Eva Lee

Not in our name

Sur un morceau de quai on dirait une ortie
De peu j’évite ma chute sur sa quincaillerie
Il ressemble au déchet d’une pauvre hypothèse
Lierre puant silencieux végétal mal à l’aise
Au regard moins vital que ma trouble énergie

J’aspire à une solution pour les sans-abri
Pendant que d’un ton rébarbatif il me supplie
Les portes du métro ferment la parenthèse
Sur un morceau de quai

Il est seul en ville à savoir ce que je suis
L’argent de mon journal dans mes poches engourdies
Pour crucifier son être je rumine des foutaises
Sur un morceau de quai.

Eva Lee

La Seine

Fabriquer des saisons naît du désir
Offert aux mains par la splendeur des bois
L’amour est plus grand qu’on ne saurait l’écrire
Je comprends la lumière à côté de toi

Offert aux mains par la splendeur des bois
Le rivage est un musée qui se mire
Je comprends la lumière à côté de toi
Dans le reflet violet des souvenirs

Le rivage est un musée qui se mire
Des tiges résistent à l’ambition des doigts
Nos pierres s’écroulent ou ne vont pas tenir
J’ai trouvé des épines je n’en veux pas

Nos pierres s’écroulent ou ne vont pas tenir
Les saisons balaient ce qu’on n’enferme pas
Suis-je mieux que tant d’autres pourquoi vieillir
J’accrocherai du courage à chaque joie

Les saisons balaient ce qu’on n’enferme pas
L’eau n’emportera que ce qui doit mourir
J’accrocherai du courage à chaque joie
Des arbres aux fleurs et le meilleur au pire

L’eau n’emportera que ce qui doit mourir
Tu as tressé des campanules aux seringats
Des arbres aux fleurs et le meilleur au pire
Je comprends la lumière à côté de toi

Eva Lee

La poésie

Excellents graffitis, coquelicots, simples déchets qui poussent aux pieds de l’express régional. Chaque jour est une attente. Tu sais que tu es de Chatou quand tu crois que les couleurs de la vie copulent à Saint-Denis à l’initiative des marchands de cocaïne ou de doner-kebabs. Tu as le choix. Avant le tunnel, tu peux t’imaginer en train de t’envoler par-dessus les rails, les pâquerettes, les fleurs de pissenlit et les champs de silènes pour la raison que, enfant doué, adolescent invisible, tu étais né poète. Une femme au maquillage naturel et coûteux, fitness, éthique et biologique, se plaint de l’embarras du choix dans une langue nacrée et positive, impitoyablement courtoise. La vitesse est comme un coup de brosse à ciel ouvert jusqu’à la bouche astronomique du tunnel, en arrière de la gare de Nanterre-Université. Que faire contre le mal ? Je voudrais que tu accèdes à du réel en toi. Nous approchons du mieux que nous pouvons de l’irréprochable, mais si les pauvres sont à plaindre, nous sommes à plaindre aussi : nous n’avons pas le temps. Nous n’avons pas le temps, nous lisons les journaux difficiles et l’herbe est si verte que le noir nous emporte jusqu’à ce que le bruit strident des engrenages, l’égorgement des freins dans les odeurs de pneu brûlé nous invitent à patienter. Tu peux donner ta vie pour quelque chose mais demain tes cheveux seront sales et toi, c’est la Défense, c’est la station terne et rouge d’Auber, tu prévois des plaisirs combinés pour ce soir. Le Nord-Ouest des Yvelines est connu pour sa provision d’universitaires au cursus long, son dépôt d’étudiants des écoles de commerce. De là montent les cadres, les dirigeants, leurs camarades épouses. Tu peux donner ta vie pour quelque chose. Le Nord-Ouest des Yvelines se destine aux écoles supérieures, ton âme est immortelle.

 Eva Lee

L’Age d’or

L’impossibilité de nager dans le beau
Comme il est sept heures trente à nos radioréveils
Les plots de béton gris du capital sommeil
Et des plannings nous en aurons besoin bientôt

Les engagements qui sont des sauts dans le rien
A sans fin louper livres articles expositions
Les silences humiliés sur les sujets de fond
Les montées de dégoût nous en aurons besoin

Nous aurons besoin d’avoir pris escalators
Ascenseurs couloirs et nectars industriels
D’avoir coupé nos rêves à l’eau de nos salaires

Pour la splendeur textuelle des agonies tertiaires
Nous n’aurons qu’à choisir dans notre coffre-fort
Parmi des oxymores faussement tombés du ciel

Eva Lee

1

Les doigts noirs de l’hiver, les étoiles aux fenêtres
Font le deuil de Verlaine, épineux mais si doux
Bien après le soleil, on se souvient du roux
Mais Saint-Germain bleuit, et c’est trop beau peut-être

Chaque soir, mais ce soir il faut les retenir,
Les étoiles aux fenêtres me distraient de l’amour
De la vie, des chemins ; solitude du lourd
Et du moi qui s’essaie en pleurant à écrire.

2

Dans certaines maisons, les gens font de leurs gestes une longue complainte incompréhensible où les erreurs domestiques se transforment en désespoir et prennent, lorsque c’est possible, l’inflexion d’une disgrâce en mal de musique. Ailleurs on arrête de vivre pour accompagner quelque temps la mort, quelque forme qu’elle ait pris dans l’histoire. Moi si je me brisais.

J’essaierais de ramener à moi toute la beauté perdue, sans la demander à personne, je la vendrais au plus offrant contre de l’oubli.

3

Le noyau du rêveur
Vit du côté de la plaine
Où rien d’important n’échouera plus
Sinon la barque hasardée
Qui dirait :
Qu’il me vienne un espoir à l’envers
Qu’il me prenne à rebours du salut
Dont je n’ai pas voulu moi qui voulais
Juste voir
Je reprendrais l’illusion refusée
Où s’arrête la trace
Tant la trace est sensuelle

4

Par des étourderies trop pures
On s’écorche en marchant
Mais une fois on s’arrête étonné
Interdit, démuni, plein de rêves nouveaux
Parce qu’un porteur de couronne
A soigné la blessure et dissipé
Le manque qu’on avait eu de lui

5

Il y a des pays encore où l’on est fou d’amour pour la même illusion. La liberté promise, la solidarité perdue. La paix d’une famille avant la fin du monde. A l’ombre de ma lampe, moi qui ne change rien, j’aimerais ces soleils. Des pays sont lumière orangée, où vibre une menace au tremblant de la trêve, avant la fin du jour.

Il y a des patries encore en moi où tout n’est pas perdu. Tout un monde à mes pieds : un instant aussi vague et certain qu’une scène entrevue par manque d’amour : la victoire en pleurant. Le sommet des sommets. Mais tout le temps que je marche, je m’enchante aux chemins suspendus. Je me prends aux alliances imprévues sans bataille et sans foi. A la douceur encore, avant la fin des temps.

Et tout se contredit dans le grenier sans reine, dans mon royaume encombré de prémisses. Tout n’est pas perdu mais tout se perd en vivant, et c’est comme un fracas sous la lampe : dans le pays que je suis, il n’y a de prévu que le début de la guerre entre douceur et victoire, tous les jours remise à demain.

6

Voici donc l’angoisse
Toutes lois sont écrites
Tout espoir entendu
Mais tu cèdes

Car les nuages passent
Et tu n’as jamais pu
Te détourner si vite
De leur équipée de rêve

Si l’évasion est brève
C’est bien toi qui la tues
Pour forger à leur place
Ton passage insolite

Mais contre la menace
Des détours sans issue
Il n’y a jamais que l’aide
De toutes lois écrites.

7

Je ne tiens pas ta main
Je n’y attache pas la promesse des livres
Tu ne rencontres pas tous mes vœux quand je dors
Et ton corps amoureux reste une heure à revivre
Reste un éclat sans défaut dans un double désert

Je n’ai jamais attendu le partage
Ni la force jaillie des semi-confidences
Ni l’abandon périlleux d’où s’invente l’aisance
Qui détourne deux voies vers un doux lieu commun
Je n’ai jamais tenu qu’à mon propre voyage

J’ai préféré un temps les orgies du mensonge
Et la guerre des faims qu’aggravait chaque don
Mais avinée d’illusions j’ai repris avec toi
La clarté des chemins que l’on trouve à part soi
Cultivant des envies sans prison ni substance

En effleurant ta main
Comme un geste impatient entre deux traditions
Se dessine demain
Mais peut-on être plus libre
Encore.

8

Et c’est en retournant les preuves de ce monde
Fiévreuse, à la recherche du moyen de te dire
Que je dirai un jour quelques nouvelles du ciel

C’est dans la peur d’aimer l’éternité stupide
Que je fuirai très loin jusqu’aux grands paysages
Pour en ramener des fragments, des éclats

Je sais qu’à les saisir, à les toucher du doigt
Ils te ressembleront. Ce sera la mesure
Je le saurai moi seule, et que ce grand amour
Se nourrit d’un azur ébloui quatre fois

Si je suis encore là, à portée de tes ondes
C’est pour en capturer la vitesse essentielle
Aperçois dans l’élan mon obsession profonde
Ma parole exclusive, mon absolu désir.

9

Je suis venu t’aimer
Sans précaution perdue
Dans la peur de déplaire

Sans manière qui tue
Ni concession grossière
A l’envie d’être élu

J’apprends à questionner
Sans crainte des morsures
De trop de vérité

J’apprends à te chercher
Sans demander d’usure
Et quitte à questionner

Je brave les mystères
Sans penser au danger
De ne pas être aimé.

10

Si je n’avais pas le choix je saisirais l’occasion
Je me ferais un cheval du plus fougueux de mes peurs
Dans l’enclos des terreurs il en est des suprêmes
Arrimés aux mustangs dont le galop nous emmène
Vers la prochaine erreur.

Il est un fonds de puits qui fait tricher les mots
De fureur et de boue, comme un bassin de rages
Il est un vrai naufrage, assourdi, nécessaire
Que chaque amant parjure ajoute à nos trésors
De survenances extrêmes.