1

Les doigts noirs de l’hiver, les étoiles aux fenêtres
Font le deuil de Verlaine, épineux mais si doux
Bien après le soleil, on se souvient du roux
Mais Saint-Germain bleuit, et c’est trop beau peut-être

Chaque soir, mais ce soir il faut les retenir,
Les étoiles aux fenêtres me distraient de l’amour
De la vie, des chemins ; solitude du lourd
Et du moi qui s’essaie en pleurant à écrire.

2

Dans certaines maisons, les gens font de leurs gestes une longue complainte incompréhensible où les erreurs domestiques se transforment en désespoir et prennent, lorsque c’est possible, l’inflexion d’une disgrâce en mal de musique. Ailleurs on arrête de vivre pour accompagner quelque temps la mort, quelque forme qu’elle ait pris dans l’histoire. Moi si je me brisais.

J’essaierais de ramener à moi toute la beauté perdue, sans la demander à personne, je la vendrais au plus offrant contre de l’oubli.

3

Le noyau du rêveur
Vit du côté de la plaine
Où rien d’important n’échouera plus
Sinon la barque hasardée
Qui dirait :
Qu’il me vienne un espoir à l’envers
Qu’il me prenne à rebours du salut
Dont je n’ai pas voulu moi qui voulais
Juste voir
Je reprendrais l’illusion refusée
Où s’arrête la trace
Tant la trace est sensuelle

4

Par des étourderies trop pures
On s’écorche en marchant
Mais une fois on s’arrête étonné
Interdit, démuni, plein de rêves nouveaux
Parce qu’un porteur de couronne
A soigné la blessure et dissipé
Le manque qu’on avait eu de lui

5

Il y a des pays encore où l’on est fou d’amour pour la même illusion. La liberté promise, la solidarité perdue. La paix d’une famille avant la fin du monde. A l’ombre de ma lampe, moi qui ne change rien, j’aimerais ces soleils. Des pays sont lumière orangée, où vibre une menace au tremblant de la trêve, avant la fin du jour.

Il y a des patries encore en moi où tout n’est pas perdu. Tout un monde à mes pieds : un instant aussi vague et certain qu’une scène entrevue par manque d’amour : la victoire en pleurant. Le sommet des sommets. Mais tout le temps que je marche, je m’enchante aux chemins suspendus. Je me prends aux alliances imprévues sans bataille et sans foi. A la douceur encore, avant la fin des temps.

Et tout se contredit dans le grenier sans reine, dans mon royaume encombré de prémisses. Tout n’est pas perdu mais tout se perd en vivant, et c’est comme un fracas sous la lampe : dans le pays que je suis, il n’y a de prévu que le début de la guerre entre douceur et victoire, tous les jours remise à demain.

6

Voici donc l’angoisse
Toutes lois sont écrites
Tout espoir entendu
Mais tu cèdes

Car les nuages passent
Et tu n’as jamais pu
Te détourner si vite
De leur équipée de rêve

Si l’évasion est brève
C’est bien toi qui la tues
Pour forger à leur place
Ton passage insolite

Mais contre la menace
Des détours sans issue
Il n’y a jamais que l’aide
De toutes lois écrites.

7

Je ne tiens pas ta main
Je n’y attache pas la promesse des livres
Tu ne rencontres pas tous mes vœux quand je dors
Et ton corps amoureux reste une heure à revivre
Reste un éclat sans défaut dans un double désert

Je n’ai jamais attendu le partage
Ni la force jaillie des semi-confidences
Ni l’abandon périlleux d’où s’invente l’aisance
Qui détourne deux voies vers un doux lieu commun
Je n’ai jamais tenu qu’à mon propre voyage

J’ai préféré un temps les orgies du mensonge
Et la guerre des faims qu’aggravait chaque don
Mais avinée d’illusions j’ai repris avec toi
La clarté des chemins que l’on trouve à part soi
Cultivant des envies sans prison ni substance

En effleurant ta main
Comme un geste impatient entre deux traditions
Se dessine demain
Mais peut-on être plus libre
Encore.

8

Et c’est en retournant les preuves de ce monde
Fiévreuse, à la recherche du moyen de te dire
Que je dirai un jour quelques nouvelles du ciel

C’est dans la peur d’aimer l’éternité stupide
Que je fuirai très loin jusqu’aux grands paysages
Pour en ramener des fragments, des éclats

Je sais qu’à les saisir, à les toucher du doigt
Ils te ressembleront. Ce sera la mesure
Je le saurai moi seule, et que ce grand amour
Se nourrit d’un azur ébloui quatre fois

Si je suis encore là, à portée de tes ondes
C’est pour en capturer la vitesse essentielle
Aperçois dans l’élan mon obsession profonde
Ma parole exclusive, mon absolu désir.

9

Je suis venu t’aimer
Sans précaution perdue
Dans la peur de déplaire

Sans manière qui tue
Ni concession grossière
A l’envie d’être élu

J’apprends à questionner
Sans crainte des morsures
De trop de vérité

J’apprends à te chercher
Sans demander d’usure
Et quitte à questionner

Je brave les mystères
Sans penser au danger
De ne pas être aimé.

10

Si je n’avais pas le choix je saisirais l’occasion
Je me ferais un cheval du plus fougueux de mes peurs
Dans l’enclos des terreurs il en est des suprêmes
Arrimés aux mustangs dont le galop nous emmène
Vers la prochaine erreur.

Il est un fonds de puits qui fait tricher les mots
De fureur et de boue, comme un bassin de rages
Il est un vrai naufrage, assourdi, nécessaire
Que chaque amant parjure ajoute à nos trésors
De survenances extrêmes.