Tota Gratia – Extraits

Deux ans plus tard, nous sommes le début de l’année dernière. Déterminés à verser la plus infecte soupe sur la tête du monde entier, ils s’enferment, tous ensemble, dans l’enthousiasme de la poudre blanche et les locaux du Studio Fame. La musique est morte : ils ont progressé pendant la tournée. Nick écrit maintenant tous les textes et chante plutôt très bien sur chaque morceau ; les Burning House savent jouer de leurs instruments, peut-être improvisent-ils, mais rien n’est moins sûr, une longue minute par chanson; DeGreggus, le beatmaker faussement fou, connaît enfin — fait rare dans son domaine — quelques bases de l’harmonie et du solfège. Toujours à leur décharge : il n’y a jamais d’overdub, ils ont répété nuit et jour et l’enregistrement — y compris des borborygmes astéroïdaux du séquenceur — se fait en live, et certes, cela s’entend bien, cela change des sales procédés retoucheurs mondialement tolérés, même si, à l’évidence, n’est pas Erik Truffaz qui veut. La musique est morte, car il n’en faut pas plus pour frapper les pré-pubères, les pubères, les post-pubères, les adolescents et les cadres supérieurs, tous incultes, tous avides d’accords à trois notes distordus, de plate binarité brouillée, de bouleversements fictifs et vite digestibles. Le succès est immédiat aux States, pour la seconde fois, si bien qu’on hurle à la consécration. À l’heure où j’écris ces lignes, l’Europe cultivée succombe, les jeunes et les femmes ouvrant la marche, et c’est encore la musique qui trinque et là-dessus, je peux m’expliquer.«Your death» est la continuation obligée, bien que regrettable, de «Just in Time», cette nullité étant elle-même le bénéfice mécanique d’une décision heureusement plus rare qu’on ne le croit chez un artiste : la braderie, la liquidation totale de son art. De l’opus en lui-même, je ne dirai presque rien. Empruntez l’album, ou téléchargez les quatre chansons les moins nulles, et vous constaterez que, oui, «Squalid condition» se veut une relecture codée de «Minor Swing» de Django, mais avec, hélas, toute une batterie de gimmicks variétoches qui ne ressemblent à rien de supportable. Vous découvrirez sur «Lova’s song» un très moche syncopé-pour-conne-de-trente-ans, une de ces trip-hoperies pour veaux, que Linkin Park, Bauhaus et Émilie Simon tous ensemble désavoueraient avec horreur. Vous entendrez enfin que, pour séduire les maris de ces dames, Nick a composé «Why is it on screens», extrayant du purin de ses renonciations un groove électro-pompier qui ne ferait bouger qu’un hippopotame centenaire sourd et violemment perturbé dans son coma cannabique par la maladie de Parkinson. Le reste de l’album est tout simplement à oublier dans la cheminée allumée.

Ceux qui ont besoin d’art, de notes, d’accords, de rythme, de swing, de soul, ceux que ne satisfont pas la grossière et sinusoïdale énergie mimétique, ni la traduction littérale en mode ionien des préoccupations narcissiques et souffreteuses, sentimentales ou libidineuses des egos monomaniaques interchangeables, ceux qui connaissent un peu la musique auront beau remettre la carrière de Nick Andy en perspective, ce sera en vain. Et la foule endormie assommera les derniers mélomanes de l’histoire de l’humanité, une fois de plus, à coup de chiffres de vente à six zéros. Moi je l’ouvre. Ici, fidèle à moi-même, je l’ouvre. Je m’adresse aux oreilles sincères : n’attendez pas de miracle. Nick Andy se moque, une fois de plus, de vous. Nick Andy vous pisse encore dessus. Et vous n’aurez définitivement pas envie de savoir ce qu’il fait de l’argent qu’il extorque aux ignares et aux esclaves de la mode.

Eva Lee